Prologue

Chère toi, chers vous, chers tous, me voici ici. Ici où ? Ici, c’est Fribourg. J’arrive. J’ignore. J’attends. Je pense à vous. Je pense à toi. Je pense à tous. C’est banal. C’est ainsi. Chère toi, chers vous, chers tous, je suis ici pour dire Fribourg. Mais qu’est-ce que c’est, dire Fribourg ? Chère toi, chers vous, chers tous, Fribourg est la capitale du canton du même nom. Mais vous – tu, eux –  le saviez déjà. J’arrive. J’ignore. J’attends.  Je pense à vous. Je pense à toi. Chère toi, chers vous, chers tous, chers eux, les habitants de Fribourg sont appelés les Fribourgeois. Ils parlent le français. L’allemand. Le bolze. Je ne sais pas ce que c’est. Je pense à toi, je pense à vous, chers vous, chers tous, chers eux, les nouveaux vous, chers eux devenus vous, je pense à vous, mais qui êtes-vous, vous les eux devenus vous ? Chères elles, chères vous, chères toutes, qui êtes-vous ? Je ne suis pas venu à Fribourg pour vous. Les habitantes de Fribourg sont appelées les Fribourgeoises. Elles habitent à Fribourg, capitale du canton du même nom. Fribourg, Suisse. Ne pas confondre avec Fribourg, Allemagne. Ici, c’est Fribourg, Suisse. On y parle français. Allemand. Bolze. Chère toi, chère vous, chère toute, je ne sais pas si je reviendrai là-bas. J’arrive à Fribourg. On arrive à Fribourg plus souvent qu’on n’en repart. J’ignore encore que c’est qu’arriver à Fribourg mais je sais ce que c’est que partir. Partir, c’est t’oublier, chère toi, chère vous, et partir, c’est vous oublier, chers vous, chers tous. Arriver sera te retrouver ou sera te quitter pour de bon, chère toi, chère toute, chère de ma chair, chère déjà disparue.

On ne devrait pas écrire à ceux qui restent. On ne devrait pas écrire non plus à ceux qui partent. On ne devrait pas écrire du tout. D’ailleurs, je ne vous écris pas. Je n’écris que pour moi. J’écris Fribourg pour moi. J’écris Fribourg pourquoi ? Parce que j’arrive ? Parce qu’ici c’est Fribourg ? Et pourquoi j’écris ? Le livre est à peine ouvert que déjà je doute. Doute créateur ? Trop tôt pour douter. Pourtant écrire Fribourg ne va pas de soi. Peut-on écrire une ville ? Nous étions à l’été 2018. Nous écrivions une ville. C’était un atelier. En ligne. Une ville en ligne. Une ville-toile. Une métropole de mots. Une centaine d’auteurs écrivaient une ville. Et moi, j’écrivais Fribourg, Fribourg petite île dans la grande ville, Fribourg anodine petite pierre dans l’édifice en chantier, Fribourg ratatinée devant Marseille, Fribourg ridicule devant Manchester, Fribourg pitoyable devant Berlin, Fribourg rikiki devant Paris, Fribourg qui pourtant ne se laisse pas écrire si facilement. Et Fribourg, en quelle langue, ça s’écrit ? En français, en allemand, en bolze ? Ville bilingue, c’est écrit partout, ville bilingue, le nom des rues, ville bilingue en français en allemand en bolze. Mais qu’est-ce que c’est que le bolze ? Est-ce que le bolze, ça existe vraiment ? Est-ce que le bolze, c’est pas un mythe, un mélange de français et d’allemand qui se prend pour de faux pour une vraie langue ?

Ecrire Fribourg, cela signifiera-t-il en écrire les mythes ou faudra-t-il se contenter de la réalité ? La réalité elle-même n’est-elle pas déjà un mythe et le mythe une réalité ? Nous ne jouerons pas les philosophes. Fribourg s’écrira comme elle veut. Fribourg : ville libre. Plus précisément : j’écrirai Fribourg comme je veux, car Roland Barthes aura beau pérorer, l’auteur existe encore, nous sommes à l’ère de l’auteur revival et écrire Fribourg, ce sera donc m’écrire moi-même. Ce sera écrire Vincent Francey. Vincent Allemand. Vincent Bolze. Je suis Fribourg comme Flaubert était madame Bovary. Ecrire Fribourg, sera-ce aussi écrire sur rien, puisque pour l’instant Fribourg ne m’est rien, puisque je ne suis que l’arrivant à Fribourg, que le migrant débarqué, que l’étranger sur qui l’on crache ? Bien sûr, tout ceci n’est que mise en scène. Je suis Fribourg et je sais Fribourg puisque j’ai Fribourg en face des yeux. La voici.

Oloé avec Fribourg à la fenêtre, sa cathédrale et son NH Hôtel

Mais mes yeux, les ai-je en face de Fribourg ? Peut-être faudrait-il commencer par penser Fribourg – car écrire Fribourg ne va pas sans penser Fribourg – la penser de l’extérieur, fermer mes yeux et ma cervelle, oublier que je connais Fribourg, que j’y vis, que je suis assis sur elle, car cette chaise aussi, c’est Fribourg, et cette 1664 vide aussi, c’est Fribourg, et cette tasse et ce journal aussi, c’est Fribourg, et tout ça autour de moi, c’est Fribourg. Pour écrire Fribourg, il faut commencer par Fri : Fribourg sent-elle – ou sent-il ? une ville a-t-elle un sexe ? Si c’est le cas, cette tour de molasse en face de moi est à l’évidence masculine – Fribourg sent-il la friture ou la liberté ?

Et bourg, qu’est-ce que c’est dans Fribourg ? C’est qu’on joue aux cartes à Fri-Bourg et qu’on se bourre la gueule à Fri-Bourre et que Fribourg est un bourg. Bourg : Gros village où se tiennent ordinairement des marchés, selon le Petit Robert. Fribourg, ce serait donc le marché libre, la ville néolibérale, un havre pour les requins de la finance, une mini City. Ou alors Fribourg, ce serait une ville bio ? Une ville où le marché n’a pas encore été supplanté par le supermarché, une vraie ville authentique, une ville qui ne se serait pas laissé souiller par l’artifice du profit à court terme ? Une ville impossible, une ville hors du monde, presque une ville invisible. Or Fribourg existe, Fribourg n’est pas hors du monde, Fribourg m’importe, Fribourg est la capitale du canton du même nom, Fribourg, en Suisse. Peut-on, même en Suisse – surtout en Suisse – échapper au marché tout-puissant, à la finance autoritaire, à l’injonction d’acheter ? Fribourg a ses banques, Fribourg a ses supermarchés, Fribourg a le bâtiment des finances où règne d’une main de fer le sombre Georges Godel.

Fribourg est une ville comme une autre. Alors à quoi bon écrire Fribourg ? Pourquoi ne pas écrire une autre ville, n’importe quelle ville, puisque toutes les villes du monde sont des villes du monde et puisqu’aucune ville du monde n’échappe au monde et puisque le monde à l’heure de la mondialisation n’est rien de plus qu’un bourg, c’est-à-dire un gros village où se tiennent ordinairement des marchés ? J’écrirai Fribourg parce qu’

parce que j’ai Fribourg sous la main, parce qu’il me suffit de lever mon cul de cette chaise pour l’arpenter – faire semblant de l’arpenter, prendre le carnet noir, l’appareil photo et mes guiboles pour aller dans Fribourg voir par quoi il en est de Fribourg, voir ce que c’est que ce Fribourg dont on nous rabâche les oreilles, en dessiner – dessiner par écrit parce que le don du coup de crayon ne m’a pas été donné – les détails de Fribourg et les rendre signifiants. Ecrire Fribourg, ce sera rendre Fribourg signifiant. À l’arrivée, au départ, au début, pour l’instant, Fribourg ne signifie rien – la notion de libre marché n’a aucun sens, le libéralisme s’avérant de moins de moins promoteur de liberté – ce sera donc écrire Fribourg qui rendra Fribourg non seulement signifiant mais même existant. Rien n’existe que ce que l’on écrit, donc Fribourg n’existe pas. Pas encore. L’écrire sera l’inventer. Il ne s’agira pas de jouer l’historien, de retracer le passé de Fribourg, d’en analyser l’évolution ; il ne s’agira pas non plus de faire le géographe, ni même de faire le philosophe ou le psy-tout-ce-qu’on-veut, il s’agira de faire l’écrivain. Ça fait pompeux, écrivain ? Certes. Mais pas plus qu’historien, que géographe, que philosophe, qu’économiste – économiste, ça fait vulgaire – et que psy. Faire l’écrivain, késako ? Personne qui compose des ouvrages littéraires. Merci Bob, mais qu’est-ce que c’est que des ouvrages littéraires ? Littéraire : Qui a rapport à la littérature. Mais encore ? Littérature : les œuvres écrites, dans la mesure où elles portent la marque de préoccupations esthétiques. Ecrire Fribourg, ce sera donc rendre Fribourg belle. Ou moche. Rendre moche est aussi une préoccupation esthétique. Une préoccupation esthétique beaucoup plus affriolante que rendre beau. Mais comment écrire la réalité de Fribourg tout en ayant des préoccupations esthétiques, qu’elles balacent vers le beau ou vers le moche ? Notre préoccupation première devrait être d’écrire vrai, sans nous préoccuper d’esthétique, non ? Mais si nous faisons cela, nous serons ce que nous voulons éviter d’être, des historiens, des géographes, des sociologues et des économistes. Nous nous contenterons donc de rendre Fribourg littéraire, c’est-à-dire belle. Et moche. Mais Fribourg n’est-elle pas déjà suffisamment belle ? Une beauté qui dort est-elle belle dans toute l’étendue de sa beauté ? La Belle au bois dormant n’est vraiment belle que quand sa beauté se lève et marche. Nous serons donc – nous avons toujours rêvé de l’être – le prince charmant de Fribourg. Nous serons celui qui par un vrai baiser d’amour réveillera toute sa beauté.

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