Morts de Beaumont

Qu’entendent-ils, les morts, quand ils marchent ? Qu’entendent-ils, les sans-oreilles ? Quel est ce sifflement que n’entendent pas les vivants ? Pourquoi le son des voitures est-il soudain si étouffé ? Une cloche sonne. Un démon crie. Et toujours ce sifflement. Beaumont comme rapetissi, Beaumont dans une bulle, Beaumont qui s’époumone sous un coussin, Beaumont sans souffle.

Des pas. Fuir ? On se cogne contre la vitre. Les habitants – vivants ou morts c’est pareil – sont enfermés dans une boule : leur crâne. La ville qui marche s’arrête au seuil de leur front. Les habitants – tous déjà morts – sont assis sur leur lit, nus, seuls, prisonniers dans leur crâne. Ils cherchent – les morts – à faire cesser le sifflement. Le sifflement, c’est l’enfer. Les habitants – vivants ou morts – restent confinés dans leur crâne.

Il ressemble à un immeuble en cage, le crâne de morts de Beaumont.

Beaumont sans ses habitants : des boîtes écroulées, des échafaudages qui s’effondrent. le craquèlement de l’asphalte. Les arbres ont gagné. Quelques hiéroglyphes illisibles : OSSERI, WLYPN, DWEH, YTY. Le cri du corbeau. Des renards. Des écrans qui parfois, de plus en plus rarement, s’allument. La ville de demain : la forêt. Des ossements assis sur des lits désossés. Des crânes. Beaumont sans voitures : ferrailles rouillées, caoutchouc fondu, cuirs pourris. Bientôt : le désert. La ville : une respiration entre deux déserts.

Pourquoi sont-ils partis ? Un soir, ils se sont tous assis sur leur lit, nus, seuls, et ils sont restés ainsi, seuls et nus pour l’éternité. Une armée d’hommes nus, une horde de femmes nues, tous assis, toutes assises sur leur lit, immobiles, figés, raides. Pourquoi cela ? Une armée de gens enfermés dans leur crâne. Pourquoi cela ? La ville s’en fiche. Elle respire. Elle s’est libérée de leurs fers. Mais pourquoi, ce soir-là, sont-ils restés ainsi, figés, nus, seuls et raides sur leur lit ? Pourquoi cela ? Personne pour répondre à une question que personne – ni les morts ni les vivants – ne se posera plus. Pourquoi cela ? Parce que c’est ainsi, un jour, tout se termine, on allume sa clope pour rien, on enfile sa veste pour rien, nos lèvres se touchent pour rien, on ouvre une armoire pour rien, on se rase pour rien, on fait le signe de la croix pour rien, on mange une mandarine pour – non, cela ne se peut pas – on mange une mandarine parce que c’est la Saint-Nicolas, parce qu’on a décoré le balcon avec de jolies guirlandes qui clignotent, on est la première à avoir décoré le balcon, ça fait plaisir quand on rentre le soir de voir son balcon illuminé, ça rend fière d’être la première, alors on mange une mandarine parce que c’est l’ambiance de Noël et que ça fait du bien de penser à Noël, même si dans cette mandarine il y a des pépins. Elle les recrache. Ça n’est pas grave. Ça fait partie du contrat. À la Saint-Nicolas, on mange des mandarines avec des pépins, ça n’est pas pour rien qu’on mange des mandarines, c’est parce qu’on vit, parce que Beaumont, c’est peut-être des immeubles un peu moches, mais on y vit comme partout ailleurs, pas pour rien, pour le plaisir de vivre, pour le plaisir de se maquiller, pour le plaisir de s’asseoir à son bureau, pour le plaisir de se regarder sans rien se dire, pour le plaisir de pleurer, pour le plaisir de tapoter sur son smartphone, pour le plaisir de leur passer une lavette sur la figure, parce qu’à Beaumont, avant les morts-vivants, il y avait – souvenez-vous, ça n’est pas si vieux, c’était hier, ou demain, je ne sais plus – des enfants qui jouaient sur le gazon.

Le balcon avec la guirlande : dernier signe de vie dans Beaumont.

Souvenez-vous : le dimanche après-midi, les familles – il y avait des familles, à Beaumont, il y en a toujours, paraît-il – sortaient des immeubles et faisaient le tour du quartier, puis elles rentraient déprimer à la maison parce que c’est dimanche soir, et que le dimanche soir on déprime, alors on allume la radio et on se branle sans plaisir couché dans son lit

– on écoute en boucle cette chanson d’Yves Jamait qui dit caresse-moi, caresse-moi mais on reste tout seul avec ses caresses –

et on cherche ses lunettes et on dort et le lundi matin on noue sa cravate et on fait des pompes et on sourit à son miroir et on l’enlace – la chanson, même le lundi matin, encore et toujours caresse-moi, caresse-moi, mais on ne caresse pas les morts – puis on laisse tomber sa tartine sur le sol et on balaie et on est assis sur son lit et on ne bouge pas, nu, seul, raide, et on crie carresse-moi carresse-moi et on est mort, mort pour de bon.

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