Ils marchent

Il marche. Tout droit.

Il se prénommerait Claude ou François et porterait un costume qui ressemble à l’uniforme de parade de la Landwehr.

Il aimerait faire des détours, prendre des chemins de traverse. Mais à Beaumont, il n’y a pas de chemins de traverse. Tout est à angle droit, à Beaumont, les routes, les immeubles, les pensées. Il pense à peine. Pourquoi a-t-il acheté ces fleurs ? Comme ça, parce qu’il aime les fleurs. Pour personne. Pour lui. Le voilà au pied de son immeuble. Il pèse sur le bouton de l’ascenseur. Il a l’impression que c’est un premier rendez-vous. Il ouvre la porte : l’appartement en désordre, le canapé, la télé. Il jette les fleurs à la poubelle. Raconter son histoire ? Rien à en dire : il démonte des pneus, les remonte, en démonte d’autres, c’est tout. Pas de quoi pondre un roman. Lui aussi n’est qu’une silhouette. Il est assis sur son lit. Nu. Il pense que ce n’est pas une vie de démonter et remonter des pneus et c’est tout. Mais c’est quoi, une vie ? Il n’aurait pas dû acheter des fleurs. Il est assis sur son lit. Nu. Un homme nu assis sur son lit. Un bel homme nu assis sur son lit. Un bel homme nu assis seul sur son lit. C’est tout.

Elle marche. Tout droit.

Elle marche comme sur un fil (on pourrait l’appeler Camille).

Pas de détour, pas de chemins de traverse. À Beaumont, il n’y a pas de chemins de traverse. Tout est à angle droit, à Beaumont, les routes, les immeubles, les pensées. Elle pense à peine. Pourquoi a-t-il acheté des fleurs ? Comme ça, parce qu’il aime les fleurs ? Pour personne ? Pour lui ? Elle est au pied de son immeuble. Elle pèse sur le bouton de l’ascenseur. Elle pense : un rencard ? Elle ouvre la porte : l’appartement bien rangé, le canapé, la télé. Elle jette ses pensées à la poubelle. Raconter son histoire ? Rien à en dire : elle vend de l’essence, des surgelés, des expressos, c’est tout. Pas de quoi pondre un roman. Elle aussi n’est qu’une silhouette. Elle est assise sur son lit. Elle pense que ce n’est pas une vie que de vendre de l’essence, des surgelés, des expressos et c’est tout. Mais c’est quoi, une vie ? C’est acheter des fleurs, une vie. Il est assis sur son lit. Nu. Un homme nu assis sur son lit. Un bel homme nu assis sur son lit. Un bel homme nu assis sur son lit à elle.

Tout le monde marche. Tout droit.

Et tout le monde marche sur les pieds de son voisin (ou alors son nom, ce serait Giani).

Pas de détour, pas de chemins de traverse. À Beaumont, il n’y en a pas. Tout est à angle droit, les routes, les immeubles, les vies. Personne ne pense. Personne ne s’offre des fleurs. Tout le monde est au pied de son immeuble, pèse sur le bouton de l’ascenseur et ouvre la porte : l’appartement, le canapé, la télé. Raconter l’histoire de tout le monde ? Trop à dire. Mille romans. mais mille romans qui ne seraient composés que de silhouettes : des silhouettes assises nues sur leur lit qui pensent à d’autres silhouettes assises nues sur leur lit qui pensent à d’autres silhouettes qui ainsi de suite jusqu’à l’arrivée des bulldozers et des pelleteuses.

Beau mon soleil. Solariums vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Beau mon soleil : belle ma lune. Plus belle la vie. On dirait le sud. Le sud en conserve. On arrive en veste d’hiver. On enlève tout. On se couche dans un sarcophage et on essaie de s’imaginer qu’on est à la plage.

Camille et Giani ne marchent plus. Ils ont trouvé un lieu où s’allonger (à Beau mon soleil, t’es en pleine ville, en face de chez Meuwlypneus, et t’es à l’autre bout du monde, je mens pas, j’ai piqué la photo sur leur site.)

On feuillette des magazines. Celui-ci divorce, celle-là boit, ceux-ci se déchirent sur l’héritage. On se dit qu’on est mieux là où on est et on se retourne pour se bronzer aussi le dos. On écoute de la musique. Playlist salsa, bossa nova, rumba, pour faire genre. Genre quoi ? T’es tout seul dans une boîte et tu essaies de ne penser que ça ressemble à un cercueil. Tu te tournes et tu te retournes comme une tranche marinée sur un barbecue. Tu as pris un livre. Tu bouquines. Un meurtre mystérieux. Un commissaire bourru. Une sorte de secte. Ça se passe dans le nord, genre en Suède. Ou en Islande. C’est toujours la même histoire. Sur les plages, au sud, en Grèce ou aux Maldives, tout le monde lit des polars nordiques, et même ici, dans ce faux sud de carton à chaussures, tu lis un polar nordique. Et si à Beaumont, tu en racontais aussi un, de polar nordique ?


Des fleurs dans la poubelle

Une enquête du commissaire Bjorklundson

Mais pourquoi a-t-il acheté ces fleurs ? Elle le suit. Il marche. Tout droit. Elle aimerait faire des détours, prendre des chemins de traverse. Mais à Beaumont, il n’y a pas de chemins de traverse. Tout est à angle droit, les routes, les immeubles, les pensées. Elle pense à peine. Pourquoi a-t-il acheté ces fleurs ? Il est au pied d’un immeuble. Il pèse sur le bouton de l’ascenseur. Elle a l’impression que c’est un premier rendez-vous. Le commissaire Bjorklundson ouvre la porte : l’appartement en désordre, le canapé, la télé. Des fleurs dans la poubelle. Quelle histoire cela raconte-t-il ? Cela ne raconte rien, du moins pas de quoi pondre un polar nordique. Le cadavre est assis sur le lit. Nu. Le commissaire Bjorklundson pense que ce n’est pas une vie que de contempler des cadavres nus assis sur des lits. Mais c’est quoi, une vie ? Pourquoi ce cadavre est-il assis sur ce lit ? Et pourquoi est-il nu ? Un homme nu assis sur son lit. Mort. Un bel homme nu assis sur son lit. Assassiné. Un bel homme nu assis seul sur son lit. Pour l’éternité. Sombre histoire. Pensif, le commissaire Bjorklunson s’alluma une cigarette.


Elle referme le bouquin. Toujours la même histoire. Elle reste debout devant le solarium, nue. Elle essaie de voir si elle est plus bronzée que la dernière fois mais n’en a pas l’impression. Il faudrait venir plus souvent mais il paraît que c’est cancérigène, le solarium, alors elle se rhabille et elle sort dans le froid. Elle marche. Tout droit. Elle aimerait faire des détours, prendre des chemins de traverse. Mais à Beaumont…

Un carrefour, est-ce que c’est une sorte de chemin de traverse ?
Si tu veux à tout prix un chemin de traverse, ce n’est pas un polar nordique qu’il te faudrait écrire, c’est une histoire de sorciers, Harry Potter et prisonnier de Beau mon soleil.
Ou alors tu écrirais une histoire de zombies qui marchent dans les rues de Beaumont.

Les morts marchent. Tout droit. Pas de chemins de traverse pour les morts. Ils marchent. Tout droit. Ils marchent à travers les murs, ils croisent des hommes assis sur des lits, des hommes nus assis sur des lits et des femmes nues assises sur des lits et ils se demandent ce que ces vivants font assis, les morts, eux, marchent couchés. Beau mon soleil. Les morts couchés dans les solariums ont les os désespérément blancs. Le soleil ni la mort ne se regardent fixement. Ils n’ont plus de regard, les morts. Ils marchent dans les rues de Beaumont, dans les immeubles, dans les ascenseurs, dans les appartements en désordre, dans les chambres à coucher où les vivants sont assis, dans les carrosseries, dans les stations-service, ils marchent, les morts, dans Meuwlypneus, dans le local des tambours de la Landwehr, dans Polytype, partout ils marchent, les morts, et ils sont plus nus que les hommes nus et plus seuls que les plus seuls des vivants, et ils marchent, les morts, seuls, pour l’éternité.

Et moi qui marche seul, suis-je encore vivant ?

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