Le mépris

Sur le parking de Polytype, l’immense parking, il ne reste que quelques voitures. Il est la preuve, ce parking, qu’à une époque, ça tournait, qu’il y avait du monde qui venait bosser. Polytype, une entreprise florissante, on disait ça, numéro un dans son domaine. Les gens du quartier ne savait pas trop ce que c’était que ce domaine, des machines, de l’emballage, quelque chose comme ça, mais quand même, travailler chez Polytype, c’était pas rien, ça formait des apprentis en veux-tu en voilà, des polymécaniciens, des automaticiens, des constructeurs d’appareils industriels, des logisticiens, des métiers d’avenir dont on ignorait ce qu’ils voulaient dire, mais sur le papier, un CFC de polymécanicien avec Maturité Professionnelle intégrée, ça en jette, ça ouvre des portes, ça en ouvrait, en tout cas, parce que le parking, le soir, c’est une immense plaine vide, morne plaine, qu’il disait l’autre, on a vu ça en matu, le barbu, il disait morne plaine et voilà que c’était là, morne plaine, le parking devant Polytype le soir, après la défaite.

À la grande époque, même le soir, c’était allumé, Polytype, parce que ça tournait à plein régime, pas le temps d’arrêter les machines, le carnet de commande était plein, alors on comptait pas les heures et si les chefs étaient contents, on avait une prime, parce l’argent coulait à flot, à la grande époque, chez Polytype, mais maintenant, le mot prime, ils savent plus ce que c’est, les chefs, parce que les chef d’ici, c’est plus vraiment les chefs, les chefs, ils sont en Allemagne, en Amérique, on sait pas trop où et bientôt, le parking vide, même ça, ça sera fini, on construira des immeubles, toujours des immeubles avec des surfaces commerciales et des bureaux où des types pianoteront sur des ordinateurs à longueur de journée dans des start-up branchées qui tiendront le coup deux ans, trois ans maximum, et qui fermeront sans avoir formé le moindre apprenti, sans que le moindre savoir-faire n’ait été transmis, parce que chez Polytype, à la grande époque, on en a transmis du savoir-faire, logisticien, polymec, tout ça, c’est pas des apprentissages au rabais, quatre ans que ça dure et tu passes pas la première année rien qu’à balayer, parce que chez Polytype on a – pour combien de temps encore ? – notre propre centre de formation, tu vois ça ailleurs, une entreprise qui peut – qui pouvait – se payer son propre centre de formation ? Alors, le parking de Polytype – allez vous faire voir avec votre Wifag, c’est depuis qu’on a été racheté que ça dégringole – tout vide, morne plaine, rien à faire, c’est à pleurer. Le fleuron de l’industrie fribourgeoise. Les politiques disent : le fleuron de l’industrie fribourgeoise. Ils versent une petite larme et hop le père Godel s’en va faire un petit tour en Inde tous frais payés par le contribuable – autrement dit bibi – et il te refile le bébé à des voyous de Calcutta qui rachètent le fleuron de l’industrie fribourgeois pour une bouchée de pain et ils le revendent à des consortiums qui te ferment tout le commerce – le fleuron, mon cul ! – en moins de temps qu’il en faut pour nos braves conseillers d’Etats pour se rendre compte que le dindon de la farce, c’est le brave constructeur que ça fait quarante ans qu’il bosse là et la gentille secrétaire qu’a même pas tiré une pipe au patron pour une augmentation, de toute façon, le patron, plus personne sait qui c’est.

Il fait nuit sur Polytype, désormais.

Le mépris. Voilà ce qu’ils pensent. Le mépris. Ils ne le pensent pas vraiment mais le mépris. Le travail bien fait : mépris. La formation professionnelle : mépris. L’avenir de nos jeunes : mépris. La vie sexuelle des secrétaires : mépris. Le mépris. Voilà tout. Alors de l’autre côté, aussi, le mépris. Les gros : mépris. Les politiques : mépris. Les patrons : mépris. Les journalistes : mépris. Gilet jaune ? Mépris. À quoi bon ? Chez Polytype, le mépris, c’est l’autre mot pour la fatalité. La révolte ? Mépris. On a encore du travail. On n’est pas si mal loti. Au moins, dans nos halles, il y a de place, et on a un grand parking, ça console, c’est mieux que rien.

Le mépris. Patricia n’en peut plus. Tous plus cons les uns que les autres. Le mépris. Voilà le mot qui lui vient. Le mépris. L’autre jour, à la télé, ils ont passé le film. Elle a essayé de regarder, Patricia, mais elle a eu de la peine à comprendre. Déjà au début, ils sont tout rouges. À poil, mais tout rouges. Brigitte Bardot toute rouge qui pose des questions à Picolo, non, pas Picolo, Piccoli, tout rouge lui aussi, tu vois mon derrière dans la glace, des questions comme ça, est-ce que tu aimes mes épaules et lui qui répond oui et tout d’un coup les voilà tout bleus et lui qui dit des adverbes en ment, genre puissamment, goulument, tu sens la jument, je sais plus trop, et en plus par-dessus ils ont mis des violons qui chialent, alors elle a zappé, Patricia, parce que de toute façon Michel voulait regarder le match, alors on a regardé le match. Deux à zéro pour Barcelone. Voilà. Soirée télé et après dans le lit, pas de lumière rouge, pas de lumière bleue, pas de questions à la con ni d’adverbes en ment, rien que Michel qui dit j’aimerais bien et elle qui dit pas ce soir demain je bosse et lui qui dit et alors et elle qui dit bon d’accord et lui qui dit si tu veux pas je veux pas non plus et plus de lumière du tout et Michel – il s’appelle aussi Michel, le type du film, Michel Piccoli, oui, je crois bien qu’il s’appelle aussi Michel – Michel qui ronfle et elle qui n’arrive pas s’endormir.

Le mépris. Pas pour Michel. Elle est bien tombée, avec Michel, Patricia, c’est un bon type, pas trop con, parce que les cons, c’est pas ça qui manque, toute la journée, il faut se les coltiner, les cons, et des cons de toute sorte, des jeunes cons et des vieux cons,

De toute façon, le temps ne fait rien à l’affaire.

des cons bien habillés, des cons pouilleux, et des connes aussi, beaucoup de connes, genre Brigitte Bardot mais aujourd’hui, vieille et conne, mais qui aime les animaux, alors ça compense : les bêtes, c’est moins con que les humains, elle se dit, Patricia, ça n’a pas de mépris, les bêtes, alors elle aimerait bien avoir un chien, mais Michel dit que c’est trop compliqué pour s’en occuper, un chien, qu’est-ce qu’il en sait, Michel, mais bon, dans un couple, il faut que les deux soient d’accord, alors tant pis pour le chien. Pour les enfants, ils étaient d’accord les deux, mais rien à faire, alors un chien, ça pourrait compenser, non ? Mais le problème avec les cons, comme il vient de dire, l’autre vieux con, c’est que ça pense, alors que les chiens, non, ça pense pas, ça compense, mais Michel, un chien, c’est exclu, alors ma fois tant pis, mieux vaut vivre avec Michel sans chien qu’avec un chien sans Michel, parce que son Michel, c’est con à dire, mais elle l’aime, Patricia, même s’il ne dit pas des adverbes en ment sous de la lumière violette comme l’autre Michel, mais bon, Patricia, t’as jamais été Brigitte Bardot, alors ton Michel à toi, ça te suffit, et même si des fois au lit t’as pas envie, mais le Michel, pour son âge, il assure, pas de blabla, de l’action, et ça lui plaît, à Patricia, ça, l’action sans blabla, et mine de rien, le Michel, c’est du solide, pas de la gnognotte d’intello qui cause qui cause et qui oublie que si tu t’es mise à poil, c’est pas pour faire de la philosophie.

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