Nouer un nous

Nous. Nouer un nous à la Vignettaz, est-ce que c’est possible ? Nous, Caroline et Sébastien ? Nous, Melinda et Franco ? Nous qui ? Des maisons qui s’appelle Notre Chez nous. Des panneaux Attention au chien. Des haies. Nouer un nous, d’accord, mais un nous comment ? Un nous de lutte ? Un nous de Révolution ? Encore un panneau :

Juste au-dessus : Bordiers autorisés. Juste au-dessus : Interdit aux voitures, aux motos et aux boguets. Nouer un nous quand tout le monde crie moi je ? Nouer un nous quand Caroline crie moi je veux qu’on m’aime ? Nouer un nous quand Sébastien crie moi je veux un pont, moi je veux un fort, moi je veux une route, moi je veux savoir la couleur des yeux de Caroline ? Nouer un nous quand Melinda cache sa honte derrière les poubelles ? Nouer un nous quand Franco ne sait pas quoi faire pour aider cette pauvre petite ? Nouer un nous quand un salopard la viole sur un chantier ? Nouer un nous quand les gens bien se calfeutrent ? Nouer un nous quand les gens bien disent ces sales bougnoules ? Nouer un nous où ? L’école est un terrain vague. Il n’y a pas de bistrot. Ni de pont. Ni de commerce. Ni de fort. Nouer un nous où ? Sur la route ?

Sébastien se tenait debout devant l’église néo-apostolique fermée. Un homme âgé vint. Nouer un nous avec ce vieux chrétien ? Les offices divins, c’est le mercredi soir, monsieur, nous sommes vendredi, connaissez-vous notre église, monsieur ? Non, Sébastien ne connaissait pas leur église et il n’avais pas envie de nouer un nous avec vous, désolé. Alors nouer un nous où ? Caroline tentait d’ouvrir sa porte. La clef lui glissait des doigts. Elle avait trop bu. Des tas de mecs lui avaient payé des verres. Elle avait accepté mais pas plus. Impossible de nouer un nous avec ces types-là. Nouer un nous où ? Franco devant sa télé zappait. Le foot. Nous, pour Franco, en foot, c’était la Juve. La Juve, ce soir-là, ne jouait pas. Pas de nous à nouer. De toute façon, pas le cœur à ça, le cœur noué. Isabella faisait la vaisselle. Lui demander si la première fois ça a fait mal ? Pourquoi lui demander ça ? Est-ce que c’était avec lui, la première fois ? Avec lui, ça ne fait pas mal. Nouer un nous où ? Melinda dans son lit, enfermée dans sa chambre, non maman j’ai pas faim, non maman ça va. Melinda en larmes sur son lit. Nouer un nous avec qui ? Elle avait cru qu’avec lui nouer un nous ce serait merveilleux mais c’en était fini des garçons. Elle avait cru à ses belles paroles et puis il y avait eu ça. La brûlure. La grille. Et lui : mets-toi à genoux et ouvre les yeux, salope. Nouer un nous après ça ? Et les autres, nouer un nous comment ? Nouer un nous comment pour les serveuses de vingt-deux ans mignonnes comme tout et tout et tout ? Nouer un nous comment sans sortir du salon ? Nouer un nous comment sous la charmille ?

Sébastien marcha. Il passait sa vie à marcher. Franco zappa. Des meurtres et des viols. Il s’ouvrit une bière. Caroline réussit enfin à ouvrir sa porte. Elle suspendit son manteau dans l’armoire de l’entrée, marcha vers la porte-fenêtre et s’alluma une clope sur le balcon. Melinda se tailla les veines. Puis elle cria. Son père défonça la porte. On appela l’ambulance. Qu’est-ce qui t’arrive, ma chérie ? Melinda ne voulait rien dire. Sauf au monsieur. Quel monsieur ? Sébastien devant chez Caroline. Une lueur sur le balcon. Comment une fumeuse peut-elle avoir des dents si blanches ? Et pourquoi alors qu’il avait remarqué la blancheur de ses dents, n’avait-il aucune idée de la couleur de ses yeux ? Caroline à son balcon l’avait vu. Elle ne pouvait pas le recevoir maintenant, pas dans cet état-là. Franco sortit. J’ai besoin d’air, Isabella. Il marcha en direction du boulot. Une ambulance faillit l’écraser. Il arriva près du chantier. Il entendit une voix, essoufflée : mets-toi à genoux et ouvre les yeux, salope. Puis : y’a vraiment des putes. Franco frappa. L’autre frappa. Du sang gicla. La tête de Franco heurta le sol. L’autre s’enfuit. La fille appela l’ambulance. Sébastien appela Caroline. Il allait réveiller les voisins, cet imbécile. Elle descendit ouvrir. Il lui tendit un bouquet de fleurs : je t’aime plus que les routes. Elle éclata de rire. Un nous s’était noué. Des nous se nouent partout dans la ville. La ville est un nous qui se noue et se dénoue sans cesse. La Vignettaz est un nous qui se noue et se dénoue sans cesse. Quand le téléphone sonna, si tard, Isabella senti sa gorge se nouer. La vie est un nœud coulant qui se noue et qui se dénoue sans cesse.

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