La nuit au bord du lac de Pérolles (dérives)

Ils sont plantés devant La Tabatière. Ils se demandent s’ils ont l’âge. Boîtes de cigares, whiskies millésimés, pipes en bois, cendriers gravés, un vieux Chinois maigrichon immobile derrière son comptoir. Est-ce qu’il les a vus ? Elle se serre contre lui. Il pose la main sur sa jupe. Elle a moins peur. Ils n’osent pas entrer. Entrer pour quoi faire ? Ils n’ont pas envie de fumer ni de boire mais ils ne peuvent s’empêcher de lire les étiquettes : Glenmorangie, Partagas, Caol Isla, Montechristo, The Balvenie, San Christobal de la Havana, Aberlour, Cohiba, Cragganmore, Trinidad, Bruichladdich, Romeo y Julieta. Timidement, le voilà qui pousse la porte. Le vieux Chinois lève la tête. Ils montrent du doigt ce qu’ils veulent, redemandent le prix, sortent les porte-monnaie, les vident. Il y a juste assez. Le vieux Chinois les regarde s’en aller. Il est triste. Chaque fois qu’il vend des Romeo y Julieta, ça lui retourne les boyaux. Ils sont si beaux.

Le vieux Chinois ne peut s’empêcher d’entendre les couteaux de Prokofiev dans sa tête.

Ils n’ont pas de feu. Ils achètent un briquet au kiosque. Voilà, maintenant on peut, mais il faut trouver un endroit. Il y a partout du monde sur Pérolles. Ils marchent tout droit jusqu’à l’Uni. Il lui tient la main. Lui dit : « Par ici. » Ils tournent. « Tu es sûr ? » Il serre plus fort sa main. « Je n’ai jamais… » Lui dit : « Moi non plus. » Ils descendent le sentier Ritter. Lui dit : « Regarde. » Elle dit : « Un lac. »

Il essaie de se souvenir : ô lac, suspend, non, ô temps, suspend ton vol, laisse-nous savourer, non, laisse-nous le plus beau de nos heures, non, les rapides délices, ça rime avec supplice, non, propice, ô temps propice, non, laisse-nous savourer les rapides délices, et vous heure propice, le plus beaux de nos heures, non, ô lac, non, ô temps suspend ton vol et vous heures propices suspendez votre cours laissez-nous savourer les rapides délices des plus beaux de nos jours, ô lac, ça dit aussi ô lac, ô lac de Pérolles, parce qu’à Pérolles, figurez-vous qu’il y a un lac, mais c’est pas ça, ô lac, non, ils ont aimé, c’est ça, ils ont aimé.

Vous les avez suivis. Vous avez vu. Vous avez compris. Vous pensez : ne pas déranger. Vous pensez : les laisser. Vous secouez la tête : les laisser à leurs illusions. Vous remontez sur le boulevard. Il fait nuit. Illusions perdues. Les boutiques fermées clignotent. Jamais de noirceur. De la lumière qui vous agresse. Vous pensez à eux au bord du lac. Vous marchez. Dans les pizzerias jaunâtres, des verres de vin rouge s’entrechoquent. Vous avez soif. Vous marchez. Vous avez faim. Vous croisez des voix, saisissez quelques bribes de conversations. Deux faux barbus, la trentaine : tu peux me faire confiance. Deux filles, dix-huit ans, bas noirs : il me prend la tête. Vous, honteux : je lui prendrais bien. Vous vous arrêtez à temps. Un grand type sur une trottinette électrique : sifflements. Une dizaine de grosses dames, la cinquantaine : mon mari, il. Une dizaine de gros bonshommes, la soixantaine : ma grosse, elle. Vous, presque la quarantaine : pourquoi les gens se parlent-ils ? Vous et les gens : des étrangers.

manchettell

Vous marchez. Pompes Funèbres Murith. Des urnes noires : vous vous arrêtez. Vous dans trente ans. Vous, planté sur le trottoir : gérer et organiser dignement la dernière étape de l’existence. Vous : vieillard indigne. Vous marchez. Vous vous arrêtez : les containers. Gris. Sur roulettes. Cercueils à ordures. Sacs bleus. Seule unité de la ville : partout des sacs bleus. Dépassant des containers gris. Linceuls. Vous marchez. Deux vélos. Cadenassés. Ils ont peur. Trop de mort dans le coin.

Vous marchez. Les affiches :

Sur google street view – vous ne marchez pas, vous êtes assis devant votre ordinateur – un nu flouté – Modigliani cachez ce sein peint que l’internaute ne saurait mâter entre deux pornos – Emma Roberts effacée – madame Miller, cachez cette beauté que l’esthète amateur ne saurait contempler entre deux cageots – d’autres containers, un panneau rouillé rouge et bleu – interdit de parquer – des voitures hors-la-loi – vous marchez – attention travaux – sens unique – dans l’autre sens – vous marchez – dans le même sens – Rue Frédéric-Chaillet – un chauve au regard brouillé – un arbre habillé de roseaux – des fenêtres – fermées – des rideaux – vous avez froid – un couvre-moto – vous marchez – un pan de mur beige – privé – des stores grenat – baissés à moitié – aux trois-quarts – complètement – vous marchez – la grille autour de l’arbre prisonnier du trottoir – vous marchez – des murs des stores des balcons – vous êtes perdu – des boîtes aux lettres – des noms – vous ne connaissez personne – des murs des stores un gril sur le balcon – vous marchez – un parcomètre collectif – Zentrale Parkatur – vous marchez – Plot 24 centre d’impression numérique – vous marchez – stop – vous vous arrêtez – vous pensez : pourquoi je marche ? – vous marchez – vous pensez : pourquoi m’arrêter ? – vous vous arrêtez – vous pensez : au bord du lac, ils.

Ils quoi ? Elle : Caroline. Lui : Sébastien. Ils. Vous cessez de penser. Il et elle. Elle et il. Vous. Eux. Caroline. Sébastien. Vous. Vous qui ? Vous passant. Vous piéton. Vous dans la ville : égaré. Noter sur un carnet noir la poésie des rues : en jaune, BUS, écrit sur la route ; J. Vogt, arrêt de bus, Pompes Funèbres Murith SA, encore eux. Caroline dans son cercueil. Sébastien en larmes. Vous qui tournez en rond. Prendre le bus ? L’attendre à J. Vogt ? J. comme Jacques. Lire des noms d’inconnus en blanc sur fond bleu. Jacques Vogt : compositeur des Bords. Plus de poésie dans les rues que dans les chansons ? Plus beau BUS en jaune qu’Armons-nous.

Petite histoire des Bords de la libre Sarine, le lac de Pérolles n’étant rien de plus qu’un élargissement de ceux-ci.
Joseph Reichlen (1846-1913), dames

D’autres noms en blanc sur fond bleu : rue Joseph Reichlen. Artiste peintre. Aquarelliste. Une dame assise qui dort. Presque une photo. Rendre les rides avec précision, les creuser. Suggérer le travail des mains. Vous ne voyez que la tranche du gâteau sur la table. Vous avez faim. Elle se réveille à l’aube d’une rude journée. L’âge, des années de dur labeur, des années à se réveiller à l’aube d’une rude journée, des années qui pèsent lourd, voilà ce qu’elles pèsent, les années, lourd. Le boulevard, c’est le nom qu’ils donnent aux nouvelles maisons, le boulevard, un nom de la ville, un nom pour les calèches, un nom pour les madame de Weck et pour les madame Von der Weid, le boulevard, pas un nom pour elle, elle de la campagne, elle qui se réveille à l’aube d’une rude journée, une journée lourde et longue pour une femme de son âge, le boulevard, un quartier sorti de terre comme un champignon vénéneux, un champignon de travail qui a bouché les ravins, avec le tramway, avec des jolies maisons pour les madame de Castella et pour les madame de Buman, un boulevard pour ces dames qui veulent de la bonne cuisine, de la viande rouge tous les dimanche, un boulevard avec des industries, qu’ils disent, pour développer l’économie, qu’ils ajoutent, pour donner du travail, mais elle du travail, elle en a assez, bien assez, elle n’a que ça, du travail, alors à l’aube d’une rude journée, elle aimerait bien pas de travail et se réveiller un peu plus tard et déjeuner d’une tranche de gâteau aux pommes, mais on la lui a mangée, sa tranche de gâteau, pendant qu’elle dormait, alors il faut qu’elle travaille pour en manger peut-être une demain matin et pour boire une soupe à midi, parce que le boulevard, c’est pas la grande vie quand on ne s’appelle pas madame de, mais voilà madame de qui l’appelle, qui lui dit de venir, fais-moi ci, fais-moi ça, la petite vie, pour elle, de l’aube au soir, pendant qu’au bord du lac ils.

Carte postale du boulevard de Pérolles en 1906.

Ils quoi ? Ils se réveillent à l’aube d’une belle journée. C’est folie. Voilà ce qu’il pense. C’est folie. Elle aussi, voilà ce qu’elle pense. Ils pensent à l’unisson. C’est folie d’être restés ici jusqu’à l’aube. Elle a froid, une jupe, à l’aube d’une belle journée, c’est trop peu de tissu. Et il manque la main de Sébastien dessus. Caroline n’a pas besoin de le lui dire, la voilà déjà. Il – elle aussi – passerait bien sa vie ainsi, à l’aube d’une belle journée, la main sur la jupe de Caroline, avec ce petit frisson du matin qui fait du bien. Il lui dit : viens. Elle est debout. Remontons vers la ville – vers la vie ? – allons voir si le monde a changé depuis que.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :