L’arbre de Torry

Elle pose son parapluie au pied de l’arbre. L’arbre de Torry. L’arbre du Torry ? Elle arrive à Fribourg. Elle ne sait pas. Un chêne ? Un hêtre ? Un poirier ? Elle n’y connaît rien. Un arbre estropié. Un manchot. La foudre ? La tempête ? L’ouragan ? Elle ne sait pas. Elle arrive à Fribourg. Rase campagne. Un arbre. Le décor d’En attendant Godot mais sans route. Des champs. Du froment ? De l’orge ? De la luzerne ? Elle ne sait pas. Elle n’y connaît rien. Elle débarque à Fribourg. Un chemin à travers champs. Elle dit au revoir à l’arbre. À bientôt. Elle se promet de se renseigner. Un chêne foudroyé ? Un hêtre vandalisé ? Un poirier battu ? L’arbre de Torry, à mesure qu’elle descend vers la ville, devient plus petit. La voilà à Fribourg. Elle n’y connaît rien. Pour l’instant : des villas.

Bientôt : des immeubles. Une ville comme les autres. Comme Londres. En plus petit. Comme Manchester. En plus cossu. Comme Liverpool. En plus propre. Une ville à la campagne. Elle remonte vers l’arbre. Traditionnel oubli du parapluie. Il fait beau. Elle n’y a pas pensé : tête en l’air. D’ailleurs elle en vient, de l’air. Sur terre, elle perd pied. L’adresse ? Route des Bonnesfontaines. Elle a soif. Fouille dans sa mallette. Plus au fond. Voilà. Une gourde. Vide. Une gourde. Elle aussi. Coupe à travers champs. De blé ? De colza ? De manioc ? Elle n’y connaît rien. Elle débarque à Fribourg. Alors : rue des… non… chemin… non… route des bonnes fontaines. Voilà. Est-ce que ce sont des immeubles ? Tout en longueur. Comme une règle pour taper sur les doigts des enfants. Ça ne lui plait pas. De la verdure. C’est déjà mieux. Un panneau routier : sur fond bleu, un homme qui marche, un enfant qui joue au foot, une voiture, une maison avec un toit pointu. Elle observe : personne, ni adulte ni enfant, mais une marelle dessinée sur le bitume, des voitures sagement parquées, cette espèce de barre horizontale qui hésite entre l’immeuble et la villa jumelée en copropriété multiple. Elle ne comprend rien. Où sont les enfants ? Quel numéro ? Voilà. Deux boîtes aux lettres blanches avec un petit toit posé dessus. Un escalier. Une balustrade. Un mur orange. Une porte blanche. Le même nom que sur la boîte aux lettres. Le même nom que sur le papier. Elle sonne. Personne. Elle resonne. Repersonne. Reprend le papier. Le numéro : ok. La rue : ok. Le nom : ok. Elle sonne encore. Une voix : elle bosse. D’où vient la voix ? Un voisin : elle bosse, elle rentre en fin d’après-midi. Et les enfants ? Chez la vieille. Chez ? La grand-mère. Où ? Pas loin. Où ? Route du Grand-Torry, villas à bourges, gazons bien taillés, piscines, tout ça. Merci monsieur. Pas de quoi, mademoiselle, à votre service. Il sourit. Elle en a un peu peur. S’en va vite. En effet, des villas à bourges. Il n’a pas donné de numéro. Ni de nom. Et elle a encore oublié son parapluie. Elle remonte. Où est-ce qu’elle a bien pu le… C’est votre parapluie que vous cherchez, mademoiselle ? Oui. Je l’ai pris dedans, elle rentre seulement vers les six heures, je peux vous offrir un café ou une eau minérale en attendant, ou peut-être un thé, vous avez un petit air anglais, non ? Elle se souvient qu’elle a soif. Oui, j’ai un petit air anglais, mais je prendrais volontiers une eau, merci monsieur. Il sourit à nouveau. Elle n’a plus peur. Vous venez pour mâter ces charognes de gamins ? Oui. Bon courage. Et vous, vous… C’est le premier habitant de Fribourg qu’elle rencontre. Elle n’y connaît rien. Moi ? Ramoneur. Comme… Oui, comme… Il lui ressemble. Voilà pourquoi. Elle sourit. Les autres ne sont pas restées longtemps. Il sourit. Elle n’y comprend rien. Alors elle lui sourit. Vous avez dit un thé, je ne sais plus ? avec un morceau de sucre qui est de la…

… qui aide la médecine à couler (l’auteur a mis quarante ans à comprendre que c’était cela qu’elle chantait).

Une eau minérale, merci monsieur. Un tilleul. Non, une eau, merci. L’arbre de Torry, mademoiselle, c’est un tilleul.

C’était.

Un arbre (Bernard Joyet)

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