La belle sans le clochard

Elle a l’œil collé à la fenêtre. Elle regarde la route. Elle hait les routes – les routes vides les routes nues les culs-de-sac – horrible expression les culs-de-sac – elle déteste les impasses les tunnels les passages sous voie – horrible expression aussi passages sous voie – elle ne supporte plus les routes de la Vignettaz les routes plates de la Vignettaz les routes en montée de la Vignettaz les routes en descente de la Vignettaz les routes qui vont tout droit à la Vignettaz – droit dans le mur encore une de ces putains d’expressions à la con – les routes qui serpentent elle hait les routes et les routiers les routiers pas sympas les routiers qui polluent les routiers sur leurs rouleaux compresseurs les routiers roumains les routiers turcs les routiers hongrois les gros routiers qui puent le mazout les gros routiers qui rotent leur bière pas chère les gros routiers des abattoirs elle hait les routiers elle hait les routes elle hait les haies au bord des routes elle hait les hommes qui regardent les haies au bord des routes et elle voudrait qu’il n’y ait plus de routes qui mènent à Rome plus de routes qui mènent à la Vignettaz plus de routes qui mènent nulle part plus de routes du tout juste une grande plaine toute nue comme un café tout nu toute nue comme. Il ne faut pas pleurer.  

Les pavés, elle hait aussi les pavés sur les routes de la Vignettaz.

Elle a remis sa veste, la pourrie, et ses chaussures, les pourries aussi, elle a fermé la porte à clef, elle est sortie, comme ça – toute nue, elle pense ça, elle est sortie toute nue – dans la rue, sur la route, et elle a battu le pavé – fini les expressions – toute la nuit, toute la journée, toute nue – toute nue en dedans, ce n’est pas une expression, c’est ce qu’elle pense pour de vrai, toute nue en dedans – elle a battu le pavé de la Vignettaz toute nue en dedans, à la recherche de la fin des routes. Et elle y est parvenue : route du Grand-Pré, la route se termine. C’est la forêt. Un chemin. Un chemin de forêt, est-ce que c’est encore une route ? Commune de Villars-sur-Glâne. Elle longe une clôture.

Partout c’est écrit : propriété privée. Elle continue de longer. Elle a peur. Elle est nue. Toute nue. Elle rebrousse chemin. Sur la place de parc, il est écrit qu’il est interdit de jouer mais ce n’est pas un jeu. Elle rebrousse-poil – elle a perdu le goût des expressions – elle rebrousse à poil – toute nue en dedans – elle continue sa route – elle aime les routes– elle longe les haies – elle aime les haies – elle entre dans son allée – elle ne referme ni la grille ni la porte – elle monte les escaliers (l’ascenseur est en panne) – elle ne s’essuie pas les pieds sur le paillasson – elle tourne la clef dans la serrure – elle ouvre la fenêtre – non, du deuxième étage, elle ne se casserait que la jambe – elle ouvre la porte-fenêtre et elle s’allume une clope sur le balcon.

Elle pense : redevenir enfant. Les enfants sont heureux à la Vignettaz. Ils se balancent dans les jardins sous la charmille. Charmants enfants de la Vignettaz qui vous balancez sous la charmille, pense-t-elle, charmantes familles de la Vignettaz, charmants jardins pleins d’ombres et de parfums. Charmantes petites filles de la Vignettaz, pense-t-elle, charmantes petites poupées dans vos poussettes, charmantes petites filles de la Vignettaz, pense-t-elle, il ne faut pas rêver au prince charmant. Elle se souvient : papa, maman, Caroline. Et Mélanie. Et Julien. Charmante petite famille de la Vignettaz. La vie de chalet. Les roses du jardin. La vie de chalet en rose. Elle se souvient : la cabane, des journées entières dans la cabane, la dinette, le tableau noir comme à l’école, les craies de toutes les couleurs. C’était Mélanie qui faisait la maîtresse. Caroline aimait bien faire ce qu’on lui disait de faire. Et Julien ? Il était trop petit, Julien. Mélanie écrivait au tableau. Caroline recopiait. Elle s’appliquait, Caroline, mais Mélanie n’était jamais contente. C’était l’ainée, deux ans de plus qu’elle. Ça allait trop vite pour Caroline, ce que Mélanie écrivait au tableau, alors au bout d’un moment, elle partait, Caroline, elle sortait de la cabane et elle allait jouer au sable avec Julien. Alors Mélanie boudait. Pas longtemps parce qu’il y avait le goûter. Maman sortait de la véranda avec son tablier, ses gants de cuisine et la plaque à gâteau. Ça sentait bon la cannelle et la pâte feuilletée croustillait sous la dent, elle se souvient : maman avait les yeux verts.

l’autre oeil était vert aussi

Il rêve : toujours la même femme, le tablier, les gants de cuisine, son parfum de cannelle et ses yeux verts. Et lui tout gamin. Assis sur les genoux de la dame aux yeux verts. Et le ciel qui bouge. Et les arbres secoués. La voix de la dame aux yeux verts qui dit youpla. Les arbres par-dessus le ciel. Et lui qui dit : maman, encore le fromage. Et elle : d’accord, mais c’est la dernière fois. Et lui : oui, maman. Et hop le monde à l’envers. Et lui : maman, encore le fromage. Et elle d’accord, mais c’est la dernière fois. Et le fromage encore dix fois. Et le monde qui se tourne et qui se retourne comme ces boules qui font de la neige quand on les secoue.

Voilà à quoi ça ressemble, l’enfance.
un biscôme, c’est ça.

Elle se souvient : maman apportait une carotte, des boutons et un chapeau et Mélanie disait : plus grosse, la boule, Caroline. Elle avait froid aux mains, Caroline, ça entrait dans les mitaines mais elle s’appliquait. Voilà Mélanie, comme ça, ça va ? Mélanie n’était jamais contente. Alors avec Julien, on lui lançait des boules de neige. Et Mélanie boudait, comme d’habitude. Alors on rentrait. On buvait du thé à la cannelle, avec des biscômes et des mandarines.

Il rêve : toujours la femme, le tablier, les gants, les yeux. Il pleut. Ça dégouline. Des cheveux roux. Elle est en face de lui, elle ne bouge pas, sous la pluie. Sous le chemisier, on voit le soutien-gorge. Le petit garçon est en face d’elle. Il regarde. La femme. Le tablier. Les gants verts. Les yeux. Les cheveux. Le chemisier. Le soutien-gorge. Il regarde. Les yeux. Les gants. Le soutien-gorge. Il regarde. Le soutien-gorge. Il regarde. Le soutien-gorge. Il. Les yeux. Verts.

Elle pense : Mélanie a repris le chalet. Maman est morte. Papa a tout oublié. Elle pense : Julien n’a pas appelé depuis deux semaines. Elle pense : Mélanie non plus. Elle pense : maman avait les yeux verts. Il rêve : la femme aux yeux verts, le soleil aveuglant, le petit garçon en face des seins, l’odeur entêtante de la cannelle. Elle pense : ça pue la clope, ici. Il se réveille : Caroline ressemble à la femme aux yeux verts.  

Elle vide le cendrier dans le sac bleu, fait un nœud, ouvre la porte, la referme, descend les escaliers, ouvre la porte d’entrée, marche dans l’allée jusqu’au container, soulève le couvercle, jette le sac bleu dans le container, referme le couvercle, marche dans l’allée jusqu’à la porte d’entrée, l’ouvre, remonte les escaliers, ouvre la porte, marche vers la porte-fenêtre, ouvre la porte-fenêtre, se penche à la balustrade, s’allume une clope, regarde la route.

Il pense : de quelle couleur ils sont, les yeux de Caroline ? Elle est devant son miroir et elle pense : j’ai l’âge où maman est morte. Elle arrête de penser et elle regarde : maman avait l’air moins vieille. Elle pense : j’ai les yeux de papa. Il marche : il est où, ce putain de pont ? et le fort, il est où, ce putain de Fort-Saint-Jacques ? Et la route, pourquoi est-ce qu’elle est toujours barrée, cette putain de route ? Elle pleure : Mélanie est heureuse. Julien aussi. Papa ne sait plus. Maman. Ça ne sert à rien de pleurer. Il court : de quelle couleur ils sont, les yeux de Caroline ?

Caroline devant son miroir : des cheveux clairs, pas tout à fait blonds, pas vraiment châtains, et selon la lumière des reflets roux, mais moins que ceux de maman, pas de cheveux blancs pour le moment. Elle sourit. Mélanie en a tout un tas, des cheveux blancs. On se venge comme on peut. Toujours le miroir : pas de ride, mais des cernes, une tête fatiguée, une tête maigre, pas le corps, juste la tête, une tête rongée par des pensées qui creusent les joues. Des dents blanches. Elle a bien appris. Elle s’est appliquée. Trois fois par jour. Et le fil dentaire tous les soirs. Des dents exceptionnelles, disait le dentiste. Bravo, mademoiselle. Le cou, maigre aussi. Les seins. Comment, les seins ? Pas mal, les seins, pas trop gros, pas trop petit, des seins normaux. Elle pense : les mains de Sébastien sur mes seins. Le ventre : normal. Les jambes : normales. Les pieds : 38.

Caroline devant son armoire : jeans Diesel taille 42, soutien-gorge – quelle marque c’est ? une marque normale, comme les seins – bonnet C, pull à col roulé noir commandé sur Zalando, chaussettes blanches, vêtements banals.

Caroline à sa coiffeuse : des cheveux lisses, faciles à peigner, un chouchou, une queue de cheval, ça suffit ; un peu de mascara, pas trop ; du rouge à lèvre ?

vous sentez, ce parfum de … ?

Elle pense : j’ai besoin de me sentir belle. Rose fuchsia, juste un peu. Voilà, comme ça, c’est parfait. Un peu de parfum ? Musc Ravageur de Frédéric Malle, ça donne comme une odeur de, qu’est-ce que c’est que cette odeur, ça sent bon, c’est l’odeur de, pas trop, juste un petit peu, faire des ravages, ma Caroline, mais pas trop, juste un petit peu.

Caroline devant l’armoire de l’entrée : pas beaucoup de choix, que du noir. Choisir le moins élimé. Caroline devant sa porte : aller où ? Elle regarde sa montre : dix-neuf heures. Un peu tôt pour. Pour quoi ? sortir ? où ? S’échapper de la Vignettaz. Vivre. Oublier.

Caroline descendant la route de la Vignettaz : mignonne à croquer. Le parfum, elle se souvient maintenant, ça sent la cannelle, comme les gâteaux de maman. Sébastien ? Oublier Sébastien. Le fitness au bout de la route. S’y inscrire ? Non, pas besoin, mignonne à croquer que t’es, je te dis, ma Caroline, mignonne à croquer et ce soir, ma chérie, c’est toute crue que tu vas te faire croquer et je t’assure que l’autre connard et ses routes, ils peuvent aller se faire voir, les mecs qui veulent baiser, c’est pas ça qui manque, alors ma Caroline, ce soir, tu ramènes qui tu veux à la maison, pourvu qu’il y en ait dans le pantalon et qu’on te bassine pas avec des histoires de ronds-points et de céder-le-passage. Jolie expression, céder-le-passage. Et c’est ce que tu vas faire mon Sébi, céder le passage, parce que ce soir, je peux t’assurer que Caroline non plus, elle cèdera et elle ne sera pas sage.

Sébastien est devant la porte de Caroline, bouquet de fleurs, chemise blanche repassée, il sonne. Personne. Il resonne. Toujours personne. De quelle couleur ils sont, les yeux de Caroline ?

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