La belle et le clochard

Rêve de Vignettaz : une balançoire, un étendoir à linge parapluie, une haie vive, le chant du merle, une raquette de ping-pong abandonnée. Des enfants jouent. Ils ne crient pas. Dors. Rêve. Il faut. Elle arrive de la véranda. Un tablier. Des gants de cuisine. Roses. Une plaque à gâteau. Un parfum de cannelle. La sensation croustillante de la pâte feuilletée. Des yeux verts. Monsieur ! Monsieur ! C’est privé, ici ! Ce banc, c’est pas pour les clochards. Mais je ne. Allez sécher vos hardes ailleurs, non mais ! Mais je. C’est la Vignettaz, ici, monsieur ! Pardon. Des yeux noirs. Le pantalon lourd. Reprendre la marche. À nouveau des nuages dans le ciel. Menaçant, le ciel. Menaçante, la Vignettaz. Continuer à marcher. Se réfugier. Fort-Saint-Jacques. Un pont. Des yeux verts. Un cadavre enroulé dans un tapis.

Un grillage : ivaTech, chantier, accès interdit au personnel non autorisé. Rue de la poudrière. Odeur de chien mouillé. Essorer le pull. Un clochard, vraiment ? Un clochard à la Vignettaz ? Des briques, un dévaloir de plastique jaune, un échafaudage nommé Bugnon, une grue d’un jaune différent. La haie, c’est ? Une charmille ? Un mur. Charmille-mur-grillage. Ici, c’est la Vignettaz.

Pourquoi marchait-il ainsi ? Pourquoi la Vignettaz le transformait-il à petit feu ? Et qui était-il au juste ? un piéton ? un vagabond ? un aventurier ? Avait-il un nom ? Elle le regardait passer. Tous les jours. Plusieurs fois par jour. Un pas assuré parfois, hésitant d’autres fois. Un visage terrorisé le jour de l’orage. Comment s’appelait-il ? Elle restait assise sur son balcon. Du deuxième étage, on voit bien en bas. On peut guguer. Depuis qu’elle était à la Vignettaz, elle n’avait eu pour se rincer l’œil que ce – ce quoi au juste ? – ce va-nu-pieds non, il avait des chaussures, des bonnes chaussures bien chaudes pour l’hiver, – ce quoi alors ? – ce boit-sans-soif – elle aimait ce genre d’expressions, va-nu-pieds, boit-sans-soif, crève-la-faim, sainte-nitouche, béni-oui-oui, croque-mitaine, que le grand cric me croque – mais ce n’était pas un poivrot ni un pauvre – c’était un homme qui marche dans le quartier – un touriste ? à la Vignettaz ? – rien à se coller sur la rétine à la Vignettaz

pas spécialement accueillante pour les touristes, l’école primaire de la Vignettaz…

– une école primaire, avec des jolis dessins sur les murs d’accord, mais on ne vient pas ici exprès pour – rien à faire à la Vignettaz – pas de bistrot – rien à se mettre sous la dent à la Vignettaz – route de Villars, il y a le palais du fromage, ça sonne bien ça, le palais du fromage, c’est bourré de monde le samedi et à côté il y a la boulangerie Saudan, tea-room pâtisserie brunch le dimanche matin champions du monde de la moutarde de bénichon chocolat macarons

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– peut-être un gastronome – ou un fou, un échappé de l’asile, ça arrive des fois, ils foutent le camp et ils marchent, ils sont perdus, on se dit qu’ils reviendront mais il ne reviennent pas. Elle s’alluma une clope. Il s’était arrêté. Il regardait. Qu’est-ce qu’il regardait ? La haie. Il regardait la haie. Derrière la haie. Il regardait derrière la haie – un pédophile peut-être – non, ça n’a pas cet air-là, un pédophile – il regardait d’un air attentif – un champignonneur – à la Vignettaz, un champignonneur ! – il était penché vers le sol – un détective privé – pas de loupe – un type payé par un mari jaloux pour surveiller sa femme, le va-et-vient à la villa d’en face, le type qui prend la voiture à six heures et qui rentre à la nuit, la place de parc pas longtemps vide, des BMW, des Porsche, des Alfa Roméo et des types gominés qui en sortent, cravate veston l’air satisfait, le va-et-vient entre les cuisses de la voisine, une sacrée salope, mais ça se sait ce genre de combines alors le mari pour être sûr a engagé ce type qui cherche des traces de pas dans la haie, mais pourquoi n’a-t-il pas d’appareil photo ? – ou alors c’est un ex à cette – non, pas le genre, trop jeune, la trentaine à tout casser, plutôt joli garçon, un peu négligé à force de – à force de quoi ? il faudrait trouver un moyen de – mais si c’était – ou alors elle pourrait – non, ça ne se fait pas, quand même – mais bon, qui ne tente rien n’a rien – encore une belle expression et tout de suite après encore une – advienne que pourra.

Elle écrasa sa clope dans le cendrier, le vida dans la poubelle, ferma la porte-fenêtre du balcon, enfila sa veste – celle du dimanche – et ses chaussures – les crouilles de la semaine – et elle sortit. Dans les escaliers, elle hésita. Et si c’était finalement quand même un pédophile ? ou un drogué ? Il était blanc. Ça ne veut rien dire. Elle eut honte de son réflexe raciste. Dans l’appartement d’en dessous, il y avait une famille de Maliens, des gens très gentils, alors oui bon d’accord, des fois ça sent fort mais c’est la cuisine de là-bas qui est comme ça et c’est très bon ; la voisine – comment c’est déjà son nom ? décidément elle ne savait le nom de personne – lui avait donné des – comment ça s’appelle ? elle n’avait pas la mémoire des noms – mais bon, l’homme dehors, c’est un blanc, la trentaine, plutôt bien bâti – bien bâti, c’est pas mal comme expression non plus – alors il n’y a pas de risque, les pédophiles c’est vieux et gros et ça a le visage tout blanc et l’homme dehors – vraiment il fallait qu’elle sache son nom, on ne peut pas appeler quelqu’un l’homme dehors – était plutôt bronzé, pas basané, bronzé, un blanc, pas un de couleur, enfin, c’est pas du racisme, non, c’est juste un blanc un peu bronzé depuis le temps qu’il est dehors, c’est normal qu’il soit bronzé. Elle ferma la porte, avança dans l’allée, poussa le grillage, ferma – les propriétaires n’aiment pas quand c’est ouvert, à cause des cambrioleurs – est-ce que ce serait pas un – non, il reste sur le trottoir, il ne fouine pas, enfin pas comme un cambrioleur, non, c’est autre chose – il est là, à deux mètres, planté devant elle, c’est le moment où jamais. Bonjour. Bonjour. Et après ? Il parle français. Est-ce que je peux me permettre de vous demander quelque chose ? Bien sûr. Qu’est-ce qu’elle pouvait bien lui demander ? Voilà, monsieur, ça fait un certain temps que je vous ai remarqué – quelle toque tu fais ! pour qui il va te prendre maintenant ? – enfin je veux dire que j’ai remarqué que vous étiez souvent dans le coin et je me demandais – qu’est-ce qu’elle se demandait au fait ? – ce que vous, enfin, c’est pas pour être indiscrète, mais je me demandais, voyez-vous monsieur, pourquoi vous, enfin, qu’est-ce que – vas-y, accouche ! – c’est quoi votre petit nom ?

Il éclata de rire. Elle baissa la tête. Comment peut-on être aussi tarte ? Sébastien, mon petit nom, c’est Sébastien, et vous ? Elle releva la tête. Je, enfin, comment, je m’appelle – vas-y, c’est pourtant pas bien compliqué ! – moi, c’est Caroline, tu peux, je veux dire vous pouvez, m’appelez Caro. Moi c’est Séb alors et le tu, c’est parfait, tu es la première personne qui m’a l’air sympa dans ce quartier. Tu veux monter boire un café – un violeur, c’était peut-être un violeur – chez moi ? Volontiers. Elle entra la première dans l’allée. Il la suivait. Dans l’escalier aussi, elle monta la première et il la suivait. Voilà Seb, c’est petit mais pour moi toute seule ça suffit, bon il y a aussi le chat, mais là sûrement qu’il rôde, voilà Seb, vous pouvez, tu peux, attendez que je débarrasse, vous asseoir, t’asseoir sur le canapé, le café vous le prenez, tu le prends, comment ? Tout nu. Elle se retourna brusquement. Sans crème ni sucre. Ah oui, bien sûr, Seb. Tout nu – jolie expression aussi – tout nu, Seb, tout nu. Est-ce que ? Non, elle ne savait rien de lui. Tout nu. Arrête, Caro. Tout nu. Tu te fais du mal. Comme ça, là, sur le canapé, vlan. Tais-toi. Boum badaboum. T’es bête. Tout nu. Comme ça, sans salamalecs – jolie expression – tout nu et vlan, là sur le canapé. Tout nus.

Sébastien s’est levé. Il est debout à la fenêtre. Il regarde la route. Caroline s’approche, timidement. Voilà votre café. Sébastien se retourne. Ton. Merci. Il prend la tasse, effleure la main de Caroline, regarde à nouveau la route. Qu’est-ce que tu regardes ? Elle reste un mètre derrière lui. La route. Elle avance un peu. Qu’est-ce qu’elle a, la route, Sébastien ? Il ne bouge pas. Rien, Caroline, elle n’a rien, la route. Elle avance encore un peu. Alors, pourquoi tu regardes la route, Sébastien ? Il ne bouge toujours pas. Parce que j’aime regarder la route, Caroline. Elle est à quelques centimètres de lui. Qu’est-ce que tu aimes regarder quand tu regardes la route, Sébastien ? Il a l’œil collé à la vitre. J’aime regarder les méandres de la route, Caroline, les lignes blanches, les lignes jaunes, les voitures parquées au bord de la route, les trottoirs, les gendarmes couchés. Elle n’ose pas avancer plus. Jolie expression, les gendarmes couchés. Il ne dit rien. Elle recule un peu. Il continue à regarder la route. J’aime le bruit des pneus sur la route, Caroline, l’eau qui éclabousse quand il pleut. Elle avance un peu. J’aime regarder les gens qui marchent, les vieilles dames, les moustachus à trottinette, les meutes d’ado. Elle recule. J’aime la route toute nue. Elle avance. Comme le café ? Il rigole. Comme le café, merci Caroline. Il recule un peu, l’œil toujours sur la route. Les gargouilles, j’aime aussi les gargouilles, Caroline, et les nids-de-poule. Elle le frôle. Jolie expression, les nids-de-poule. Il ne bouge pas. Il n’y en aura bientôt plus, des nids-de-poule, Caroline, l’expression mourra avec eux. Elle est juste derrière lui. C’est dommage, Sébastien. Il ne bouge pas. Oui, Caroline, ils changent trop souvent le bitume. Les deux mains se touchent. Il y a toujours des travaux, Sébastien. Les deux mains ne se touchent plus.

J’aime les travaux, Caroline, le bruit du marteau-piqueur, les ouvriers penchés, les gilets orange, les panneaux triangulaires et les trous, j’aime les trous, Caroline, et les tuyaux de canalisation, et j’aime aussi les bornes à incendie, Caroline. Les corps se cherchent. Et les carrefours, tu aimes aussi les carrefours, Sébastien ? Les corps se trouvent. J’aime les carrefours, Caroline. Et les ronds-points, tu aimes les ronds-points, Sébastien ? J’aime les ronds-points, Caroline. Et les feux rouges, tu les aimes les feux rouges ? J’aime les feux rouges. Et les STOP ? J’aime les STOP. 

Il est rhabillé. Merci, Caroline. Et les autoroutes, Sébastien, tu aimes les autoroutes ? Il a la main sur la poignée de la porte. Il ne dit rien. Et les camions sur la route, et les vélos, et les motards, tu les aimes les motards, Sébastien ? Il a ouvert la porte. Merci, Caroline. Et les accidents, tu les aimes les accidents, Sébastien ? Non, Caroline, je n’aime pas les accidents.

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