Retour à Sainte-Croix

En travaux, sans élèves, sans profs, que reste-t-il du Collège Sainte-Croix ?

Le banc rouge où j’avais cru écrire était toujours rouge. Le préau brinquebalait. On lui avait mis des serre-joints pour qu’il ne s’effondre pas. Personne pour s’y appuyer, pas même Lucien le matin clope au bec, taiseux, maigre et philosophe. La porte de l’école : fermée. Qu’avais-je écrit ce jour-là ? Je m’assis sur le banc rouge. Le même ? Un seul souvenir : le papier. Je levai l’œil : colonnes de ferraille, toiture sale, pas de ciel, même boîte aux lettres et même adresse.

Et le canard ? En sursis.

Il fallait être perspicace pour y voir un canard. Avec les travaux, le pauvre palmipède a sans doute disparu et n’est plus qu’un souvenir en noir et blanc.

Je me levai. Il y avait aussi cette fresque peinte par la 3B2 : machines à vapeur volantes, pièces d’échec, prénoms (Laetitia, Julien, Sarah), date (1999), toujours la même fresque, pas vraiment une fresque, pas vraiment un tag ou un graffiti, le résultat d’une semaine de cours facultatifs à options où on s’était cru artistes. Les stores bruns de la façade, en rangs serrés, fermés sur le cube endormi : un pavé qui aurait poussé trop vite, une pierre taillée à angles droits debout sur l’herbe rare, un mur posé entre le monde et les têtes lourdes penchées sur les livres. Plus loin : les tuiles d’un toit pointu, un triangle, le terrain de hockey sur goudron. Aussi : une piste droite où personne ne court. Encore : les traces estompées du blanc des couloirs. Puis : des arbres indistincts, flous, verts, d’un vert que n’interrompt que le cube posé là pour encombrer la verdure et casser l’harmonie des jeux absents. Un cube brun pour travailler la nature. Et le triangle un peu plus loin, encore une fois, et le ciel gris.

Si on se retournait, voilà ce que ça donnait, le collège Sainte-Croix.
Puis ce fut ça, si on se tournait encore une fois.

Et le parking : les voitures en épi, des cases jaunes dessinées sur le bitume.

Fini les voitures sur ce parking-là. Les soupirs et les chiens demeurent.

Je jetai un œil sur la Villa Gallia puis je relus la plaque commémorative :

Derrière la vitre : un piano, des pupitres, des photos d’adolescents qui chantent. Un souvenir : la violence de Bach, la passion, villa Saint-Jean. Je fredonnai le choral.

Le Grand Amour

Sur le piano, une partition indéchiffrable soulevait le désir impérieux de briser la vitre de la fenêtre fermée. Non. Il y avait le parfum du chocolat. Entêtant. Il y avait à retrouver la cheminée de brique. Chocolat Villars. L’œil rivé à la vitre. Le nez déjà au carrefour. Attention travaux. Il faut se frayer un chemin. Toujours la vitre, toujours le piano, mais le chocolat. Odeur âcre dans le ciel brun, dans le ciel chocolaté, dans le ciel brisé. Je courus, je tendis un fil entre la vitre et le chocolat, puis je courus sur le fil de Pérolles en toile d’araignée. Je pris à droite : façades grises, fenêtres fermées, d’autres vitres à briser, le bout de la rue, la cheminée qui fume, les vapeurs du chocolat noir, éclats de verre sur les cordes brisées du piano, le parfum fou du chocolat qui faisait tourner tout Fribourg autour de la cheminée de briques de Chocolat Villars. Vertige. Jeu des poubelles bleues par-delà les rectangles de verre. Leur alignement se dédouble. Celles qu’on a emprisonnées semblent plus sombres. C’est le méli-mélo des poubelles qui rythme les bancs de béton : une, deux, trois (taisez-vous).

Méli-mélo

Dedans ? une, deux, pas trois. Et le silence. Devant les pieds arrêtés, une frontière d’humidité sur le sol gris, un mur plat, infranchissable comme une vitre que rien ne brisera. Autres prisonniers : les arbres, un immeuble, un reste de ciel bleu, d’un bleu plus terne que celui des poubelles. Parfois, rarement, une fenêtre ouverte pour donner un peu d’air aux élèves invisibles. Eux aussi : prisonniers des vitres, prisonniers des rectangles couchés, prisonniers des rectangles debout, prisonniers des poubelles bleues, prisonniers alignés dans les classes-caisses avec ce rêve comme moi de briser les vitres.

Et les braiements des élèves emprisonnés comme des ânes de Guin, Guin en allemand Düdingen, Guin Outre-Sarine, Guin et ses jeunes filles qui braillaient, qui braiaient le schwytzertütsch, Guin et ses Singinoises. O grosse Lieb. Elle s’appelait… Certains noms restent bloqués. Et certains lieux cadenassés. Elle s’appelait… Rien à faire. Je l’avais rattrapée. J’avais essayé de lui parler. Peine perdue. Balle perdue. Schwytzertütsch. Elle avait bifurqué, elle était entrée dans le local à vélos, elle s’y était cachée, elle s’y trouve encore. Par où entre-t-on dans l’école la nuit ? On avait tourné autour du cube, on avait cogné aux vitres, on avait cherché le trou de souris, mais on était restés emprisonnés dehors. Lucien n’avait rien dit. Lucien ne disait jamais rien. Il y avait des vitres, beaucoup de vitres, mais il n’y avait pas de porte : on aurait pu tourner pendant des années autour du cube sans jamais y entrer.

Je restai debout, immobile, les yeux fixés sur la brisure du passé. Un piano désaccordé jouait une mélodie dans une langue étrange. Des larmes coulèrent sur mes joues. On ne joue pas avec le temps. Il suffirait de marcher sous la pluie et de rouvrir le parapluie bleu à pois blancs où elle était venue me rejoindre. Elle et moi, c’était comme la chanson de Brassens, une amourette insignifiante à laquelle elle n’a rien compris.

Elle avait quelque chose d’un ange.

Elle s’appelait… Peu importe son nom. Il ne restait maintenant que la ville, assombrie, dégoulinante, tranquille, battant sur l’asphalte le calme tam-tam de son appel à l’explorer. Je franchis d’un bond la frontière effacée, j’oubliai la fille imaginaire, je suivis du regard le cheminement de l’eau sur les vitres et je dis au revoir à Sainte-Croix.

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