Elle sur le boulevard

Boulevard de Pérolles. Ça sonne pompeux. Broadway-Champs-Elysées-Pérolles, Fribourg se prend pour une vraie ville. J’aime flâner sur les grands boulevards. Pérolles : petit boulevard mais boulevard quand même. Fribourg by night, voilà Pérolles. Fribourg by day, voilà Pérolles. Pérolles, c’est la modernité qui effleure Fribourg, c’est la route qui l’emporte sur le fossé, c’est la fin du Moyen-Âge. Pérolles, c’est – c’était, ça change sans cesse, Pérolles, c’est comme ça, c’est la ville, la vraie ville, c’est du changement qui change et qui change et qui change et qu’on n’arrive à jamais à suivre – Pérolles, c’est Nespresso Boutique, c’est Bang & Olufsen Radio TV Chaînes Hifi, c’est Café Restaurant le Cintra, c’est Pharmacie Thiémard, c’est A&P Business Partners, c’est Solujob SA travail temporaire et fixe bureau de placement, c’est Dr Philippe Béfahy gynécologie et obstétrique (à l’époque, c’était Jean Gross, gynécologue, et madame Widmer, sage-femme),

Pérolles, c’est Kuoni Voyage SA Helvetic Tours, c’est Papeterie Meyer, c’est Universal-Sport SA, c’est Espace Coiffures, c’est Pizzeria San Marco, c’est Fromages Sciboz & Fils SA, c’est Ara Shop Chaussure & Maroquinerie, c’est Tea-Room La Brioche Le Colibri, c’est Gold & Cash Bijouterie, c’est Body Percing Wélie et Marianna percing et tattoo, c’est Jean-Marie Coiffure Onglerie Manucure, c’est Brasserie Au pied de Cochon restaurant grec, c’est Academic Press Fribourg Edition, c’est Ecole de danse classique Schild, c’est Imprimerie Saint-Paul, c’est Fri Cash Seconde main Occasions, c’est Banque Cantonale de Fribourg, c’est Tea-Room Confiserie du Rex, c’est Cinémas Rex 1 2 3, c’est Maxi Bazar SA, c’est Mike Wong Fast-Food asiatique, c’est Groupe Mutuel assurance et caisse maladie, c’est la Civette le Kiosque tabac journaux magazines, c’est Bar à Couture, c’est La Calèche Shiatsu Holistique soin antistress massage, c’est Le Provençal Café-Bar-Tea-room, c’est Relax la boutique au féminin, c’est Art Floral Fribourg, c’est L’Esprit du Voyage SA, c’est Confiserie Suard le Domino, c’est Brasserie le Boulevard, c’est Fribourg Philatélie philatélie monnaies cartes postales archives, c’est MCM ou Mon Chez Moi ou le Monche, c’est Au Phénix d’Or traiteur, c’est Reflet Coaching développement personnel coaching, c’est EVO Fitness, c’est Kian Déco Meubles d’Orient boutique artisanale meubles bijoux idées cadeaux et ce sont des kebabs en veux-tu en voilà, c’est chez mon cousin, c’est chez ma belle-sœur, chez ma tante, chez maman, chez le beau-fils du frère de ma belle-mère, chez la bru du filleul de mon arrière-grand-tante, chez…

Puis il y eut elle. Elle marchait sur Pérolles. Elle ? Pas elle : Elle ! La décrire ? Impossible. Alors détailler la gueule des commerçants : le vieux pharmacien Thiémard, cheveux noir corbeau rabattus sur le crâne, bouche ouverte, bavant son sirop pour la toux Toplexil sur sa blouse qui jadis fut blanche ; le jeune homme bien mis poli comme tout, obséquieux, chichiteux, tiré à quatre épingle, de la boutique Nespresso, la langue pendante, bafouillant dans sa barbe de hipster des jurons de charretier ; les gros bras dopés d’EVO Fitness s’encoublant dans leur tapis de course et se lâchant les haltères sur les doigts de pied ; Bang et Olufsen intervertissant les câbles des chaînes-hifi avec ceux des télévisions soudain devenus Olufsen et Bang ; le docteur Philippe Béfahy, gynécologue, décidant soudain de n’ouvrir son cabinet que pour une seule cliente, elle ; Wélie et Marianna tatouant jusqu’à l’os leur client hurlant de douleur ; Jean-Marie rasant la tête des vieilles dames à cheveux bleus ; le gourou zen de la Calèche Shiatsu Holistique se chiant dessus et perdant d’un coup son aura mystique ;

lécher Sukarno en pensant à elle…

mais aussi le vieux barbu de Fribourg Philatélie la langue restée collée au cul d’un timbre indonésien de 1954 ; les sœur de Saint-Paul à genou en extase les mains levées au Ciel s’imaginant le retour miraculeux de la Sainte Vierge ; mon cousin, ma belle-sœur, maman, le beau-fils du frère de ma belle-mère et toute la famille hurlant à tue-tête avec tout, avec tout, avec tout, avec tout !

Avec tout : elle avait tout. Tout pour plaire. La démarche. La. Le. Les. Tout. Décrire serait souiller. Tous disaient : elle a tout. Toutes disaient : elle a tout. Tout pour plaire. Tout pour plaire à tous. Tout pour plaire à toutes. Tous toutous. Elle marchait. Non. Elle dansait (les danseuses, à l’école de danse classique Schild, s’étaient arrêtées de faire des pointes, surclassées). Beaucoup plus que danser. Elle. Ne pas décrire. On tomberait dans. On dirait des. On. Elle affola tout Pérolles. Tous pensaient, toutes pensaient : elle vient dans ma boutique, elle vient chez moi. Elle. Ils. Impossible de dire ce qu’ils. Elle traversa Pérolles de bout en bout, de la gare à l’Université et on pensa : une étudiante. Puis on rectifia : une savante, une professeure extraordinaire. On raconta beaucoup d’imbécilités, alors elle continua tout droit vers la route de Marly puis elle traversa le pont. On ne la revit jamais mais on ne l’oublia pas.

Un magazine a élu cette personne-là plus belle femme du monde. À Pérolles, on commente : c’est qu’ils ne l’ont pas vue, elle !
Et il paraît que la femme la puissante du monde, c’est celle-ci. Même réaction sur Pérolles : ils ne l’ont pas vue, elle !

L’émotion ce jour-là fut particulièrement puissante sur la terrasse du Café du Commerce, où trois collégiens de Sainte-Croix avaient schwemtzé le cours de gym à Morandi pour boire de binches. Le plus timide des trois, par je ne sais quel miracle dont tout Pérolles fut jaloux, frôla de sa main la jupe divine mais la fille – non, pas la fille, la déesse, Celle-dont-on-ne-doit-pas-dire-le-nom – avait continué sa route comme si de rien n’était. Lui, il regardait sa main sans comprendre comment il était possible qu’elle ne fût pas brûlée au troisième degré par un tel contact. Ses camarades le dévisagèrent. Ils auraient pu l’étrangler. Il en fut quitte pour payer la tournée. Ce jour-là, après la gym, il schwemtzèrent l’allemand, la physique et la géographie et ils burent quatre girafes de cardoche afin de digérer l’événement merveilleux qu’ils venaient d’avoir vécu. Les deux envieux réfléchirent. Ils se dirent qu’au fond, c’était un honneur que d’être les amis du garçon qui un jour toucha la jupe de. Lui ne comprenait rien. Lui passait son temps à regarder sa main qui avait touché – non, pas touché, les légendes exagèrent toujours – frôlé la jupe de la jupe de la jupe de la jupe de. Il n’arrivait pas à dire autre chose. Les deux autres d’ailleurs n’auraient pas entendu autre chose. Eux aussi : la jupe de la jupe de la jupe de comme un ver d’oreille dans le cœur. Le garçon qui avait touché – personne ne disait plus frôlé, certains racontaient qu’elle s’était retournée et qu’elle lui avait souri, d’autres prétendaient qu’elle lui avait donné rendez-vous et qu’ils, mais lui n’était qu’un garçon ordinaire, c’est impossible, voyons – et le garçon qui avait touché la jupe de devint du jour au lendemain le mec le plus populaire de Sainte-Croix. Toutes les filles voulaient que le garçon qui avait touché la jupe de touche aussi leur jupe à elles, parce qu’elles pensaient récupérer ainsi un peu de la beauté de Celle-dont-on-ne-doit-pas-dire-le-nom et lui ne se laissa pas prier, il sauta sur tout ce qui bouge, il se tapa tous les canons de l’école mais n’en éprouva jamais le moindre plaisir tant sa main le brûlait encore des années après cette journée bénie des dieux où il avait touché – même lui avait oublié qu’il ne l’avait que frôlée – la jupe de la jupe de la jupe de.

Même s’il avait pu voir sous toutes les jupes de toutes les filles du monde, cela n’aurait pas effacé le frôlement de la jupe de la jupe de la jupe de.

Elle aurait aimé susciter de la sympathie. Elle aurait aimé qu’on lui pose des questions cools du genre qu’est-ce que tu fais dans la vie ou t’écoutes quoi comme musique mais personne n’éprouvait de la sympathie pour elle, personne n’était cool avec elle. Tous, ils s’écartaient sur son passage ; tous, ils lui faisaient la haie d’honneur, comme pour une reine, mais elle n’était ni reine ni rien. Elle était belle, voilà tout. Qu’est-ce qu’elle y pouvait si elle était belle ? Est-ce qu’on choisit d’être belle ? Et à quoi ça sert d’être belle si personne ne vous parle ? Elle était belle mais elle n’avait jamais connu l’amour. On n’aime pas les femmes qui sont belles, on les vénère, on les désire, on les fantasme, on les encense, on les glorifie, on les invente, mais jamais on ne les aime parce que jamais on n’ose songer qu’on pourrait en être aimé, des femmes qui sont belles. Elle, pourtant, ne désirait que cela, aimer et être aimée, mais avant d’aimer quelqu’un, se disait-elle – elle ne comprenait rien à l’amour, mais de toute façon personne ne comprend rien à l’amour – il faut connaître ce quelqu’un, lui parler, éprouver – elle en revenait toujours là – de la sympathie pour lui et le trouver cool mais elle, personne ne la trouvait ni sympathique ni cool, elle ressassait ça sans cesse. Pourtant, elle faisait tout pour être sympathique et cool, elle souriait, elle allait vers les gens, elle riait de bon cœur aux plaisanteries, mais on ne la trouvait ni sympathique ni cool, on la trouvait belle, rien que belle et on ne pouvait s’adresser à elle que comme si on s’adressait à la Reine d’Angleterre, en plus belle.

Le règne de la reine n’est rien, pensait-on sur Pérolles, comparé à son règne à elle.

Peut-être, se disait-elle, que quand j’aurai l’âge de la Reine d’Angleterre, on me parlera enfin normalement, parce que je ne suis ni reine ni rien et parce que je serai vieille. Mais voilà, plus elle prenait de l’âge, plus elle embellissait. Alors elle ne sortait plus de chez elle. Elle se regardait dans son miroir et elle disait miroir mon beau miroir je ne veux plus être la plus belle mais le miroir ne lui répondait rien, il était comme les autres, subjugué par sa beauté, et elle, elle se haïssait chaque jour un peu plus. Le soir, elle pensait à ce jour où elle avait traversé Pérolles en jupe. Elle revoyait la tronche du pharmacien, celle des bonnes sœurs, celles des cousins sortis des kebabs. Elle revoyait surtout ces trois jeunes hommes à la terrasse du Café du Commerce. L’un d’eux l’avait frôlée, juste frôlée, mais c’était comme s’il l’avait touchée, parce jamais personne ne la touchait, elle, sauf elle-même, le soir seule dans son lit, en pensant à ce garçon. Un garçon tout simple qui avait l’air sympathique et cool. Un beau garçon ? Pas mal, pas terrible, peu importe, l’air sympa et cool. Sympa et cool parce qu’il l’avait touchée, pas frôlée, touchée, touchée pas juste à la jupe, touchée profond. Alors, elle aussi, elle se touchait profond et elle jouissait sans joie seule dans son lit en pensant à ce garçon. Voilà dix ans de cela, le jour de la jupe. Dix ans jour pour jour. Dix ans qu’elle n’avait pas retraversé le pont. Dix ans que de Marly elle rêvait de Pérolles. Dix ans qu’elle se terrait chez elle, qu’elle commandait sa bouffe – beaucoup de bouffe pour devenir grosse mais rien à faire, plus elle grossissait plus elle était belle et d’ailleurs elle ne grossissait pas – chez Vam’s Pizza, dix ans qu’elle ne sortait pas de chez elle, dix ans qu’elle embellissait toute seule dans son coin. Dix ans jour pour jour.

3 commentaires sur « Elle sur le boulevard »

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