De l’autre côté de Fri-Son (variations sur une photo)

De l’autre côté de Fri-Son, en plein jour : Caroline et Sébastien supplantés. Un bloc a poussé, bloc aux fenêtres aléatoires, bloc qui vole plus d’espace au ciel qu’à la terre. La terre : invisible sous la ville. Le ciel : un bloc bleu entre les blocs beiges, rayé de fenêtres aléatoires, ville casse-ciel, reflet dans le vitrage, rayure bleue dans le gris des vieilles bâtisses, soupir dans le graffiti, souvenir en cage. Personne ne graffe les murs sous le ciel bleu. Graffer est interdit en plein jour, même de l’autre côté de Fri-Son. Caroline et Sébastien, en plein jour, sont interdits aussi : pour vivre beaux, vivons cachés. Cachée derrière les balcons – personne ne fume sur les balcons –, cachée derrière les fenêtres aléatoires, la ville se dresse sans habitants, ville aux voitures parquées, ville de Pérolles comme ville de Vignettaz parce que le photographe se cache, parce qu’il fuit les visages, parce qu’il ne se retourne que vers le ciel qui reste dedans, que vers la poussée des – faut-il dire gratte-ciels ? Pérolles, est-ce déjà Manhattan ? – blocs aux fenêtres aléatoires, parce qu’il ne regarde dans les yeux, le photographe, que les reflets dans les vitres, vitres lisses, vitres jamais brisées, vitres de plein jour. Le photographe, c’est l’homme derrière la vitre.

Dans un autre quartier, l’homme derrière la vitre racontait d’autres histoires.

Casseurs graffeurs : interdits en plein jour. La photo ne casse rien, elle emprisonne : ciel aux arrêts, fenêtre-négatif fermée, voitures closes, balcons vides. Y ajouter des gens dans l’ombre ? Y ajouter Caroline et Sébastien ? Y ajouter Lise ? Y ajouter madame Braillard ? Y ajouter des habitants derrière les fenêtres aléatoires : habitants aléatoires, habitants qui n’ont accès qu’à des bribes de ciels rectangulaires, habitants enfermés dans des ascenseurs étroits, habitants fantômes graffés – tag ou graffiti est-ce synonyme ? ou peut-être s’agit-il ici d’une fresque ? –habitants sans substance tagués de l’autre côté de Fri-Son, habitants frissonnant sur le balcon fermé, habitants planqués dans la voiture blanche banalisée et le photographe pris en flagrant délit de photographie par les flics, pourquoi vous prenez des photographies en plein jour, photograffeur, c’est de nuit, comme vidéograffeur, comme casseur, monsieur, en plein jour, la ville, c’est rien que du ciel, un bloc, une fresque, des balcons vides, rien que ça – vous comprenez, monsieur ? – c’est la nuit qu’on s’aime, c’est la nuit qu’on joue les Caroline, c’est la nuit qu’on joue les Sébastien, c’est la nuit qu’il y a du tapage. Photographe arrêté pour tapage diurne, jeté par les flics en dedans d’un bloc beige, derrière des fenêtres aléatoires, avec vue sur des bribes de fresques rectangulaires. Dragons ? Fantômes ? Lampe rouge ? Ciel décalqué ? Il fallait photographier la fresque de plus près, monsieur, ou le tag ou le graffiti, mais maintenant c’est trop tard, vous êtes aux arrêts sur le balcon, dans l’ascenseur, vous êtes aux arrêts derrière des fenêtres aléatoires dans une photographie et vous ne pourrez jamais vous évader de son cadre.

Demi-tour : quelle est la photo derrière l’impossible selfie ? quel est le paysage derrière le photographe ? Travaux : barrières rayées rouge et blanc, un trou, pelleteuses touillent-terre parce qu’en ville seuls les travaux, les chantiers, les terrassements, ont accès à la terre. Sous les pavés, la molasse. Et des tuyaux. D’énormes tuyaux dans des trous. Et des passerelles pour les piétons, le parcours du combattant, la promenade comme aventure, éviter de tomber dans un trou, éviter de toucher terre. Travaux : tombeaux à ciel ouvert et le ciel jamais qui n’en effleure le fond. Les travaux creusent la nuit au cœur du jour, ils mettent à jour la ville sous la ville, ville des canalisations, ville de l’eau, ville de la merde qui tombe des blocs et des balcons, ville qui avale le trop-plein de ses habitants confinés dans leurs blocs aléatoires. Creuser la ville, c’est patauger dans la merde, c’est révéler au grand jour – mais les travaux font plus que creuser la nuit, ils l’éclairent, ils la blanchissent, ils la polluent – l’envers du décor. On croyait avoir rencontré l’amour à Fri-Son mais on a tout vomi dans l’évier.

Demi-tour : vers le haut. Essayer de ne regarder que le ciel, de s’en imprégner. Essayer d’oublier le trou. Nier les travaux. Le ciel : bleu. Les nuages : blancs. Effacer les blocs. Effacer les balcons. S’envoler. Se souvenir que tout Fribourg tourne autour de Chocolat Villars. Le ciel est une canalisation à l’envers, les fumées des cheminées tombent dans le ciel comme les étrons tombent dans les égouts et les blocs creusent le ciel pour l’enfermer dans leurs fenêtres aléatoires. Les blocs : casseurs de ciel, graffeurs de ciel, terrasseurs de ciel. En plein jour. Troueurs de ciel. Le ciel : en travaux. Le ciel : brisé comme une vitre. Le ciel : aux arrêts. Le ciel : il est interdit de le prendre en photographie, veuillez nous suivre, monsieur.

L’homme derrière la vitre avait fait pire : il avait filmé le ciel.

Tourner en rond, revenir en arrière, de l’autre côté de Fri-Son, de l’autre côté du temps : avant les travaux, il y avait un rond-point. Il y avait le rond-point de Caroline et Sébastien : deux gamins en plein jour au centre du rond-point, route des Arsenaux. On appuie sur le bouton rouge, ça éventre le bitume. Elle ne peut plus se ravoir de pleurer. Non : Fri-Son. Grand frisson. Dix ans qu’il attendait ce moment. Dix ans effacés. Il lui dit : tu es belle. Elle lui dit : tu es sympa. Ils sortent. Le gorille se dit : il y en a qui ont de la chance. Il les regarde s’en aller, main dans la main, sur le trottoir. Il pense : on dirait deux gamins.

(L’histoire alors recommencerait ici, se dit l’auteur, et elle se répéterait à l’infini, ou bien elle se poursuivrait ainsi.)

Deux gamins en plein jour au milieu du rond-point, route des Arsenaux : on a beau appuyer sur le bouton rouge, ça ne bouge pas. Elle ne peut plus se ravoir de rire. Appuie ici. Une trappe s’ouvre. Appuie ici. Les voilà au fond du trou. Ça bouge, tu vois, ça n’a jamais bougé aussi fort. Ce sont les tuyaux qui bougent, Caroline. Ce n’étaient pas des tuyaux, Sébastien, c’était le reflet du dragon coupé en deux. Appuie ici. Le trou se referme. Ça bouge aussi. Il panique. Appuie ici.

Deux gamins dans la nuit coincés sous terre avec un serpent (ce n’était pas un dragon). Adam et Eve pris au piège. Toucher la jupe était interdit, comme il est interdit de graffer en plein jour et de dégrafer le corsage de la fille la plus belle de Fribourg, de la fille interdite, de la fille qui fit sombrer tout Pérolles dans ses égouts, de la fille qui renversa les têtes de tout Pérolles, de la fille qui sortit nue de la photographie. Deux gamins coupables d’avoir bravé l’interdit. Adam et Eve chassés du grand frisson. Deux gamins allongés l’un à côté de l’autre dans leur tombeau et la ville creusée qui pousse autour d’eux.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :