Fri-Son

Frisson garanti. Grand frisson. Dix ans qu’il est de toutes les soirées. Dix ans qu’il paraît qu’il s’éclate. Dix ans qu’il se frotte à toutes les peaux. Dix ans qu’il se laisse faire. Dix ans. Garantie expirée.

Dix ans qu’il se tape les soirées Protoheavy Psychedelic Math-Kraut-Rock et les nuits Garage-Punk, Disco, Ethno House, Deep House, Oriental Electronic, Urban Culture, Hip-Hop, Reggae, Rock’n’roll, Rap, Afrobeats, Classique, Yodle, André Rieux, Henri Dès, Nana Mouskouri, dix ans qu’il se tape tous les styles de bonnes femmes, des punkettes tatouées aux pochetronnes mal lavées, dix ans qu’il jute dans tout et n’importe qui, dix ans qu’il s’emmerde comme un rat mort dans ces soirées Electro à la con et ce soir tu crois qu’y a quoi ? Electro, bingo ! Putain, mais qu’est-ce que tu vas foutre là, mon gars ? Tu vas foutre, ça c’est sûr, tu fous toujours, même quand t’aimerais juste te prendre une mine en tortillant ton cul sur des rythmes lancinants, tu fous tout ce qui passe, de la secrétaire de direction trentenaire en enterrement de vie de jeune fille à l’étudiante de vingt-deux ans vachement bien roulée qui en a marre de servir des thés crème aux vieilles peaux du Tea-Room Chantilly ; même au concert classique, t’as réussi à fourrer la violoncelliste – une sacrée salope d’ailleurs, comme quoi faut pas se fier aux apparences – et à Nana Mouskouri t’as réussi à te taper une grosse à lunettes d’au moins soixante balais.

Quand au petit matin, t’as une vieille qui te chante un truc comme ça dans ton lit, tu comprends ta douleur.

Mais putain de merde, elles voient pas que t’en a rien à foutre – toujours foutre foutre foutre elles n’ont que ce mot à la bouche quand elles n’y ont pas autre chose – rien à battre, rien à cirer, rien à secouer de toutes ces filles qui passent, les belles et les moches, les sexy, les cageots, les larges et les étroites, parce que toi, si tu viens là depuis dix ans, c’est parce que tu te dis que peut-être elle peut-être elle peut être elle. Dix ans que peut-être elle. Dix ans que tu cours après une jupe même pas touchée. Dix ans que tu te dis que. Dix ans que tu te tapes la tête contre les murs quand tu penses à elle. Dix ans que ta vie, c’est quoi ta vie depuis dix ans ? Dix ans que tu t’ennuies. Dix ans que tu te démontes tous les samedis soir et pour quel résultat ? plus savoir où tu trempes ta bite ? chopper la chtouille ? Beau projet de vie : les baiser toutes sauf elle. Mais elle si par miracle tu ferais quoi ? Tu ferais faux à coup sûr. Soit tu fais comme avec les autres et c’est faux, soit tu fais rien et c’est pire. Alors, qu’est-ce que tu viens foutre là – et laquelle tu vas foutre, puisque forcément tu vas foutre ? – à t’abrutir sous les stroboscopes et à suer comme un porc ? Qu’est-ce que tu…

Fri-Son. Il fait nuit. Peut-être que. On ne me. Fri-Son vraiment ? Frisson. Me faire belle. Pas besoin. M’habiller. Tout me va. En noir. Fondre dans la nuit. Frisson. Et s’il. Dix ans. Il ne. Tous. Ils me reconnaissent tous, toujours. Frisson. Quitte à sortir, autant. Autant en emporte. La jupe de. Est-ce que. Oui. Pas un kilo. Dix ans de Vam’s Pizza et pas un kilo. La jupe de. Pas remise depuis. Pas lavée. Le souffle de sa main. Frisson. Sortir. Frisson. Personne. La voie est libre. Le pont. Route de Marly. Le rond-point. Route de la Fonderie. Fri-Son. Le gorille à l’entrée. Que du muscle. Depuis quand pas vu un homme ? Tu souris : ça marche encore. Pire qu’avant. Terrassé le type. On ne fume plus. Dix ans. Depuis dix ans, on ne fume plus, mademoiselle. Odeur de. Puanteur. Corps dégoulinants. Voilà : mon corps parmi les autres corps. Bouger. Impossible. Je suis comme une statue et les types pensent : la Vénus de Milo vient d’entrer, ses bras ont repoussé. Ça recommence. Ils s’écartent. Je suis seule. Belle mais seule. Comme un rêve de pierre.

Frisson. C’est elle. Frissons. C’est elle. Frissons. Elle. Frissons. C’est elle. Frissons. C’est elle. Fri-Son. C’est. Fri. C’est. Elle. Elle ! La jupe, c’est. Ma main. Aimant. La jupe. La même. Ma main. Incontrôlable. Mon cœur – elle est plus belle qu’avant l’été, plus belle qu’il y a dix ans – arrête de. Mon cœur ne bat plus. Ma main bat à sa place. Arrête. Vas-y, ma main. Tu. Elle. Ma main comme les yeux sous le pont avant de sauter. Frisson. C’est elle. Frissons. Ma main, ne t’emballe pas. Ma main, c’est. Ma main, arrête. Elle.

Frisson. Ce n’est plus un frôlement, c’est sa main, sa main à lui, sa main à lui sur sa jupe à elle, sa main à lui qui touche sa jupe à elle, vraiment qui la touche, et lui à un mètre de sa main qui me regarde et autour les gens qui ne dansent plus, la musique qui s’est arrêtée et moi comme une statue de sel, moi comme une morte, immobile, belle mais immobile, moi comme une poupée, moi qui voudrais que cette main reste posée sur ma jupe pour toujours, moi qui dis – mais est-ce vraiment moi qui parle ? c’est une voix qui est sortie de moi sans que je n’y sois pour rien – ma voix qui dit viens et lui qui ne vient pas, juste sa main posé sur ma jupe et moi qui dis encore – mon cœur qui dit, pas ma bouche – viens et lui qui hésite, sa main qui appuie un peu plus fort sur ma jupe et moi qui crie – moi qui nais – viens et lui qui vient et nos corps qui se frôlent et nos corps qui se touchent et la musique qui renaît et les gens qui dansent autour, les gens qui ne me regardent plus comme un monstre et le DJ qui touche ses platines comme il – comment s’appelle-t-il ? – me touche lui, et moi qui tourne, lui et moi qui tournons et moi qui ne sais plus qui je suis moi qui ne suis plus que frisson, grand frisson.

Fri-Son. Grand frisson. Dix ans qu’il attendait ce moment. Dix ans effacés. Il lui dit : tu es belle. Elle lui dit : tu es cool. Ils sortent. Le gorille se dit : il y en a qui ont de la chance. Il les regarde s’en aller main dans la main sur le trottoir. Il pense : on dirait deux gamins.

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