Les doigts de la ville

Vous êtes arrêté dans une de ces ruelles parallèles au boulevard. Rue de Locarno ? Peut-être. Peu importe. Vous tendez l’oreille. Ce son de clarinette, d’où sort-il ? De quelle fenêtre ? de quel appartement ? de quelle bouche appliquée ? de quelle fille solitaire ? Vous aimeriez sonner aux portes, mais la fille arrêterait de jouer et ce n’est pas la fille qui vous attire, c’est la clarinette, c’est cette mélodie sautillante qui se répète inlassablement au milieu des bruits de la ville, c’est ce pied-de-nez aux voitures rauques, c’est cette réponse rigolote aux voix trop sûres d’elles. Certes, la clarinette sans la fille – chaque fois que vous voulez écrire fille, vous écrivez ville – n’est qu’un bout de bois qui scintille, il lui faut, à la clarinette – et à vous aussi il vous les faut – les doigts de la ville – les doigts de la fille – les doigts de la ville, ce serait quoi ?

Regardez bien votre professeure, ça a l’air tout simple, les doigts sur la clarinette, un jour vous aussi vous y arriverez.

– les doigts de la fille qui s’appliquent à gigoter sans trop serrer l’instrument, vous répète inlassablement votre professeure, sans trop les éloigner non plus, proches, légers, les doigts, comme une caresse, les doigts de la ville sur vous, les doigts de la ville-clarinette sur votre instrument qui scintille, les doigts de la ville sur la fille, les doigts de la fille sur vous, les doigts doux de la fille-ville, les doigts de l’instrument scintillant sur vous la ville – et la voix si sûre d’elle le confirme : si si si si  – et les doigts sur la clarinette : si la do sol, non ; si sol do la, non ; si do la si – et vous les oreilles tendues – si si si si

vers les doigts les doigts les doigts car ce sont les doigts et les oreilles qui écrivent, comme pour la clarinette, les doigts et les oreilles et la bouche de la fille dans le bec, la fille-bec, la hanche, il faut dire l’anche, non, la hanche, la hanche de la fille et l’anche de la ville – si si si si – et si la fille c’était la clarinette et si la ville c’était la fille et si la hanche c’était l’anche et si vous c’était les doigts sur la fille et si si si si. La sol fa do, vous répond la fille. Et la ville : si si si si. La ville, ça fait combien de clarinettes ? La ville, ça fait combien de filles ? Si on laissait les clarinettes entre elles dans la ville sans les filles, sans les doigts, toutes seules les clarinettes, quels airs joueraient-elles et c’est air-là que j’entends, c’est quoi ? Il faudrait sonner chez la ville, chez la fille, et lui demander – si si si si, il faudrait, il vaudrait la peine – si cet air-ci, c’est Mozart ou qui d’autre et la fille et la ville vous répondrait et vos doigts lui répondraient et la ville et la fille vous dirait je m’appelle Caroline et vos doigts lui diraient je m’appelle Sébastien et vos doigts sur la hanche de la ville, sur l’anche de la fille et à nouveau partout dans Fribourg – si si si siCaroline et Sébastien sur le canapé de la Vignettazsi la ré miCaroline et Sébastien le grand Fri-Sonsi mi sol ré – Caroline et Sébastien – mi mi mi mi – rue de Locarno – et vous, ce serait Sébastien et elle – si si si do – ce serait Caroline, ce serait Lise, ce serait Cin…, ce serait Mar… et la ville ce serait la fille et la clarinette ce serait vous et elle et vous scintilleriez et ce serait bien, si si si si.

et soudain de partout dans la ville sortiraient des clarinettes (et le barbu du fond, ce serait vous).

Vous vous prenez à rêver d’une ville où tout le monde serait clarinettiste, tout le monde sauf vous : vous, vous seriez carolinettiste – si si si mi – vous agiteriez vos doigts sur Caroline et cet air-ci, ce serait la voix de Caroline qui scintille quand on la chatouille sur le canapé, et cet air-ci, ce serait le grand Fri-Son de Caroline en vous et vous, vous seriez le grand frissonneur, le grand canapiste, le grand carolinovore, et vous, vous seriez la bouche sur l’anche de Caroline qui scintille, la bouche sur la hanche de la ville, la bouche ivre de Caroline et ivre de clarinette et ivre de canapé – si si sofa – la bouche ivre de Caroline et ivre de ville et ivre de fille et ivre de hanche et ivre de jambes et ivre de nombril – si si mi la – et ivre de fesses, les fesses de la ville, ce sont les fesses de Caroline et vous êtes devant sa porte et vous ne sonnez pas, vous avez peur – si si si si – vous avez peur des fesses de la fille et vous restez dehors à rêver d’une ville où tout le monde jouerait de la clarinette, d’une fille aux fesses-clarinettes qui scintillent, d’une fille-ville aux hanches de Caroline et vous allez sonner oui ou non à sa porte, à la porte de la clarinette qui se taira, à la porte de la ville qui se taira, à la porte de la fille aux fesses-villes sur le canapé assise – si si si si – à la porte du grand Fri-Son, vous, quand vous déciderez-vous à prendre pour de bon la place de Sébastien ? Vous restez dehors, rue de Locarno ou ailleurs, dans une de ces rues parallèles au nom blanc sur fond bleu, et vous tendez les oreilles vers la clarinette en vous disant – fini le grand Fri-Son – que la bouche sur la clarinette, que les doigts sur la clarinette, que cet air-là sur la ville, ce n’est peut-être pas une fille et que si vous sonnez, sur le canapé – non non non non – cet homme, ses doigts, ses hanches et vous, vous dites non merci, continuez à caresser votre clarinette, monsieur, et l’homme vous sourira et vous – non non non non – la clarinette sans fille n’est plus tout à fait la clarinette, et la fille sans la clarinette n’est plus tout à fait la ville et la ville sans la fille, c’est un peu la ville sans la ville et vous, vous dites qu’à la fin – si si si si – il ne reste de la fille, il ne reste de la ville, il ne reste de Caroline, il ne reste de Sébastien, il ne reste de vous que la clarinette, que cet air-ci qui n’est peut-être pas de Mozart, qui est de vous, qui est de Caroline, qui est de l’homme à la clarinette, qui est des doigts qui s’agitent, qui est tout ce qui reste de la ville, de la fille-son, de la ville-son, de Fribourg, de Fri-Son, de frisson, de vous et de tout – si si si si – il ne restera pour finir de ceci qu’un vers d’oreille, la mélodie de Caroline dans votre tête qui n’a toujours pas trouvé de quelle fenêtre s’échappe son âme-son, votre âme-son – si si si si – votre âme tout entière blottie dans quelques notes de clarinette.

Ballade à Ophélie (ce serait le prénom de la ville, et ce serait une composition de Louis Cahuzac, avec Guy Dangain à la clarinette et Misaki Baba au piano).

Un avis sur « Les doigts de la ville »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :