Deux gamins

Deux gamins remontent la route de la Fonderie. C’est comme s’ils se trouvaient là pour la première fois. Ils bifurquent. Un œil rouge les observe. Elle dit : c’est beau, regarde. Il essaie de ne pas regarder qu’elle : qu’est-ce que c’est ? Elle pose son doigt sur sa bouche comme font les enfants quand ils pensent : c’est nous. Il s’applique pour comprendre : nous ? Elle joue à la maîtresse : tu vois au-dessus de l’œil rouge comme une sorte de dragon qu’on a coupé en deux ? Il voit. Et partout ailleurs, le même dragon qui s’entremêle à lui-même, tu le vois ? Il voit. C’est nous coupés en deux il y a dix ans et entremêlés tout le reste du temps.

Deux gamins descendent la rue de l’Industrie. Tu as vu la lampe ? Elle a vu. Elle est rouge. C’est une lampe magique. Il faut la frotter. Elle fait non : tous mes vœux sont déjà exaucés. Il pose la main sur sa jupe. Elle fait non. Il dit : c’est une jupe magique. Elle éclate de rire.

Deux gamins au milieu du rond-point de la route des Arsenaux. On a beau appuyer sur le bouton rouge, ça ne bouge pas. Elle ne peut plus se ravoir de rire. Appuie ici. Il pose la main sur sa jupe. Appuie ici. Elle pose la main sur sa chemise : ça bouge, tu vois, ça n’a jamais bougé aussi fort. Elle rougit : appuie ici. Il pose la main sur sa poitrine : ça bouge aussi. Il rougit : appuie ici. Elle pose la main sur son pantalon : ça bouge.

Deux gamins sous le passage du Cardinal : ohé ! L’écho : ohé ! Elle rigole. L’écho aussi. Lui aussi. En fait, t’es sympa. Elle pleure. L’écho se tait. Lui ne sait pas quoi dire. Il lui prend la main. T’es cool. Elle ravale ses larmes, elle sourit, elle se jette dans ses bras. On ne m’a jamais dit que j’étais cool. Il pleure. L’écho, sous le pont, les appelle : ohé ! Ils n’entendent plus rien que les sanglots de l’autre (pourquoi cette chanson ? pour quel présage de malheur ?). L’écho aimerait bien jouer avec eux. Il les trouve sympa, l’écho, il les trouve cool, alors il pleure avec mais personne ne veut jamais jouer avec l’écho sous le passage du Cardinal.

Deux gamins perdus dans les dédales de BlueFactory. Tu sais ce que c’est ici ? Elle dit non. C’est la ville de demain. Elle pose un doigt – le sien ? ils ne savent déjà plus qui est l’un qui est l’autre – sur sa bouche : je préfère la ville d’aujourd’hui. Il pose la main sa jupe : pourquoi ? Elle cherche : parce que. Il éclate de rire. Elle pose la main sur sa bouche à lui : et la ville d’hier ? Elle prend l’air grave : il n’y avait pas de ville hier. Il retire la main de sa jupe : pourquoi ? Elle sourit : parce qu’hier n’existe pas, dix ans n’ont pas existé, comment tu t’appelles ? Ils avaient oublié ce détail. Il dit : Sébastien. Elle dit : Caroline. Les deux disent : Caroline et Sébastien. Il rigole tout seul : quoi ? Il hésite : je ne sais pas si ça va te plaire. Elle sourit. Il hésite encore. Elle pose la main sur sa chemise : vas-y. Il dit : Belle et Sébastien. Elle éclate de rire.

5 commentaires sur « Deux gamins »

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